Bise de Malik


Cette Gauche française qui a peur de Barack Obama.

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Pour l’instant, c’est une petite musique qui se joue en sourdine, comme s’il ne fallait pas gâcher la fête. Mais on sent qu’elle attend son heure pour enfler et enfin éclater à la face du monde. Ses promoteurs vous la jouent au creux de l’oreille, pas trop fort pour ne pas être entendus des âmes simples et naïves qu’il ne faut pas désespérer. Enfin, pas trop vite … En guise d’intro, ses musiciens vous délivrent leur partition en une affirmation qui vous est lâché en vous regardant bien droit dans les yeux, “allons, tu sais bien que Barack Obama est de Droite !”.

Immanquablement, François Mitterrand et Mai 81 sont appelés à la rescousse. Ah, si ces grands enfants d’américains savaient combien il est dangereux d’espérer en Politique. Nous, nous avons l’expérience. Nous savons que plus il y a d’espoir, plus la déception est forte. Car la déception est, évidement, inévitable ! Alors, mieux vaut ne pas trop espérer, comme ça on est pas trop déçu …

Cette partition peut avoir l’air anodine et anecdotique. C’est pourtant la clé du désert idéologique et intellectuel qui caractérise aujourd’hui la Gauche française dans toutes ses composantes, extrême gauche comprise. Car que nous dit cette petite musique, si ce n’est que l’on ne peut pas changer le monde, juste le subir ? A quoi bon alors dépenser de l’énergie à penser un avenir meilleur et à imaginer des futurs possibles ? C’est toute la thématique de “la résistance”, si chère à l’extrême gauche et si confortable, grâce à laquelle on dénonce le capitalisme avec d’autant plus de virulence que l’on a rien à proposer à la place.

C’est bien là le problème que pose Barack Obama à cette gauche française
: il incarne un immense espoir, pas seulement pour l’Amérique, mais pour toute la planète. Si seulement il pouvait se contenter de s’occuper des Etats-Unis en égrenant des catalogues de mesures, comme le font si bien la plupart des partis socialistes européens.

Hélas pour nos “apparatchiks” de toutes obédiences
, non seulement Barack Obama parle, mais en plus, il dit des choses ! Le plus terrible   pour eux, c’est que Barack Obama n’a pas le choix, il va continuer de parler. La crise l’y oblige : les mots sont son atout majeur pour faire face (cf. épisode précédent “Mots pour Maux”).

Dans l’explosion du modèle néo-libéral, un dogme c’est brisé. Celui de la domination de l’économique sur le politique. C’est l’heure de la revanche, la Politique reprend la main. Et la Politique, c’est avant tout les mots. En ces temps de perdition, c’est à elle qu’il revient de matricer un nouveau paradigme économique pour remplacer le rêve fou des néolibéraux, celui d’un système économique à la croissance infinie grâce à l’endettement sans limite, avec pour seule loi celle profit, et le marché comme seul arbitre (cf. les épisodes 1 et 2 de notre feuilleton).

Barack Obama ne promet pas la révolution mondiale, juste celle du capitalisme. Mais en retirant des pans entiers de l’économie américaine d’une gestion par le seul marché, en décrétant que l’éducation, la santé, la construction des infrastructures stratégiques pour le développement humain (transport, énergie, eau …) doivent faire l’objet de politiques publiques volontaristes, il donne du sens politique et dessine une vision du monde humaniste, écologiste et progressiste (cf. “Mots pour Maux”).

Mais si Barack Obama est “de Droite”, doit-on considérer que son discours l’est aussi ?
Alors qu’elle n’a rien à dire, ni à proposer, ce serait extrêmement dangereux pour la Gauche française de raisonner ainsi. Elle ferait un cadeau inespéré à la Droite, et en premier lieu à son voltigeur en chef, Nicolas Sarkozy, qui lui a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de la crise du capitalisme.

On a longtemps dit que la France avait “la Droite la plus bête du monde”. Au vu du triste spectacle donné par le congrès du Parti Socialistes et du nihilisme d’une “gauche de la gauche” dont la pensée s’est arrêtée au siècle dernier, on est en droit de se demander si le bonnet d’âne n’aurait pas changé de camp… Il faut que la Gauche française réagisse et qu’elle reconnaisse rapidement l’évidence qui horripile tant une partie d’entre elle : le leadership mondial pour la construction d’une nouvelle social-démocratie écologique a quitté l’Europe pour traverser l’Atlantique. Il est américain. Pour tous les socialistes européens qui n’ont pas renoncé à l’espoir d’un monde meilleur, aujourd’hui, le soleil se lève à l’Ouest !

Regarder l’Amérique avec les yeux de Chimène n’a rien d’évident pour une Gauche française longtemps biberonnée à la lutte contre l’impérialisme américain, dont nombre de militants ont été profondément marqués par la guerre du Vietnam. Pour eux, l’anti-américanisme fait partie du code génétique de la Gauche.

Pourtant, céder aux sirènes de ceux qui ne manqueront pas d’exploiter le moindre faux pas de Barack Obama pour pouvoir enfin proclamer haut et fort “vous voyez, on l’avait bien dit qu’il est de Droite”, ferait courir un danger mortel au Parti Socialiste français. Son tête à tête mortifère avec l’extrême gauche sur la question de l’Europe lui scie déjà les pattes. Il n’avance plus parce qu’il ne dit rien. Il ne dit rien parce qu’il ne pense plus. Il ne pense plus parce qu’il a peur de se diviser et il a peur de se diviser parce qu’il croit qu’il a besoin de l’extrême gauche pour gagner les élections présidentielles.

L’élection de Barack Obama dans le contexte de la plus grave crise économique mondiale de l’ére de la globalisation est une véritable bouée de sauvetage pour le Parti Socialistes français. Mais il ne faut pas qu’il tarde à s’en saisir, car d’autres se sont déjà positionnés sur ce créneau pour préempter la marque “Obama”. En premier lieu, Nicolas Sarkozy, autoproclamé meilleur fan du nouveau président US. Voilà maintenant les Verts. Contrairement aux socialistes, ils ont fait un Congrès utile, grâce auquel ils se sont rassemblés et renouvelés (eux…). Ils sont maintenant en ordre de bataille pour l’échéance des élections européennes, avec un credo tout trouvé : vive Barack Obama ! Il suffit d’écouter ce que disent ses leaders, en particulier Daniel Cohen-Bendit, mais pas seulement … On vous fait grâce du Modem pour qui “l’obamattitude” fait office de stratégie.

Nous avons donc un Parti Socialistes encerclé de toutes parts par d’intéressés “repreneurs”
qui attendent patiemment qu’il passe de la paralysie à la faillite, puis à la liquidation, pour s’en disputer les meilleurs morceaux. Un mot d’ordre inédit, porté par l’extrême gauche, va émerger : “apparatchiks de tous les Partis, unissons nous pour que Barack échoue”. Il va rencontrer un certain écho et quelques basses préoccupations tactiques au sein du P.S.

Il faut qu’émerge en face un pôle déterminé, qui se moque de la forme, prêt à passer sous pavillon américain si cela peut permettre de répondre au grand défi politique de ce troisième millénaire et qui est l’objet de ce blog : la mondialisation ! Elle nous impose de produire un discours politique qui soit réaliste, global et cohérent quelque soit l’endroit où l’on vit sur la planète Terre. Pour être audible aussi bien dans une usine de Calcutta, que du fin fond de la Creuse ou d’une salle des marchés, ce discours politique doit concilier développement économique, progrès social, démocratie et sauvegarde écologique. Et c’est justement le programme de Barack Obama.

François Mitterrand, lui, n’a jamais oublié que l’espoir est le moteur de la politique.
En prenant le virage de la rigueur en 1983, Tonton savait que les socialistes ne pouvaient en rester au constat de la situation du monde tel qu’il était, sauf à s’enfermer totalement dans un discours d’impuissance de la politique par rapport à l’économie (partition qu’il a également joué). Il a donc substitué au « changer la vie » le « construisons l’Europe ». Le “Vieux” pensait avoir laissé un socle solide et unificateur au Parti Socialiste. Les héritiers en ont fait une fracture qui pourrait bien devenir un tombeau. Les semaines qui viennent sont cruciales pour l’avenir du Parti Socialiste. Les élections européennes peuvent autant être l’occasion d’un sursaut salvateur qu’un grand coup de pioche supplémentaire vers la descente aux enfers. Notre prochain épisode sera donc consacré à comprendre la relation compliquée qu’entretien le Parti Socialiste avec la mondialisation et son corollaire, la construction de l’Union européenne.



La crise épisode 3 : Mots pour Maux

La dernière fois que la chute d’un mur a ébranlé le monde, c’était à Berlin, il y a bientôt 20 ans. À l’époque, on nous annonçait “la fin de l’Histoire” et l’avènement du Capitalisme triomphant, consacré sous sa forme la plus aboutie, l’ultralibéralisme.

Les idéologues du profit comme seul moteur du développement économique ont oublié de préciser un détail : le carburant était la carte de crédit d’un consommateur américain de moins en moins solvable. Le taux d’endettement moyen des ménages américains est ainsi passé de 20% de leur revenu en 1980 à … 112 % aujourd’hui ! En clair, cela veut dire que quand vous êtes un ménage américain, vous devez d’entrée plus d’argent en début de mois que ce que vous allez gagner dans le mois, sans même être sorti de chez vous pour aller faire vos courses !

Heureusement pour lui et pour le reste du monde, le consommateur américain a eu l’intelligence de rompre avec les ultralibéraux en votant massivement pour Barak Obama.

La mise en place par les Démocrates d’un système public d’assurance santé, équivalent à notre Sécu, devrait alléger son budget d’une grosse dépense en lui permettant de se passer d’assurances privées, de plus en plus en chers pour une couverture générale de plus en plus réduite.

La rénovation du système public d’éducation grâce à un investissement financier massif aura le même effet. Aujourd’hui, les ménages américains payent très cher pour l’éducation de leurs enfants, faute d’écoles publiques capables de rivaliser avec le privé. Ces deux changement majeurs dans la vie des américains devraient leur donner un peu de marge pour de nouveau consommer et alimenter la relance économique mondiale.

Enfin, le soutien à l’emploi par le lancement d’un ambitieux programme public d’équipements de toutes natures (réseaux de transports, réseaux numériques, énergétiques, etc.) devrait permettre d’amortir le choc économique de la crise financière et préparer l’avenir de la première puissance de la planète.

Malheureusement, le mois de novembre n’a pas apporté que des bonnes nouvelles d’Amérique
. Il y en a au moins trois qui n’ont pas été commentées à la hauteur de ce qu’elles méritent.

La première mauvaise nouvelle, celle qui est passée la plus inaperçue, concerne le taux de défaillance de remboursement de crédit à la consommation accordé par le biais des cartes de crédit aux Etats-Unis. Il a doublé en octobre. Les ménages américains ne se sont pas endettés seulement pour leur logement. Il y a aussi la voiture, le frigo, la télé, l’ordinateur, etc… Ce chiffre indique qu’une part substantielle des ménages américains n’arrive plus à rembourser. Un peu comme pour les tremblements de terre, cette information laisse craindre une réplique de la crise des subprimes.

La deuxième mauvaise nouvelle concerne la destruction d’emplois sur le marché américain. Or, toute la dynamique économique de ces dernières décennies reposait quasiment sur une donnée : un solde positif de création d’emplois aux Etats-Unis (cf. épisode n°1). L’équation est simple : plus il y a de chômeurs, moins il y a de pouvoir d’achat et donc de consommateurs, plus il y a d’entreprises qui n’arrivent pas à vendre leur production et qui licencient, plus il y a de chômeurs et moins de consommateurs et ainsi de suite… Ça s’appelle d’abord la crise, puis la récession.

Depuis le début de l’année, deux millions d’emplois ont été supprimés aux Etats-Unis, 550.000 pour le seul mois de novembre, après 330.000 en octobre et 250.000 en septembre. C’est du jamais vu depuis 1946, dans le contexte particulier de l’époque, avec le retour à la vie civile des GI’s et la reconversion de l’appareil industriel consacré à la guerre. C’est dire … Au delà du volume, c’est l’accélération exponentielle du rythme qui est très inquiétante.

La troisième mauvaise nouvelle concerne la fongibilité entre économie “virtuelle” et économie “réelle”, et les conséquences sismiques pour le système financier international qu’aurait la faillite d’un acteur industriel majeur américain.

Le meilleur exemple nous est donné par les grands constructeurs automobiles américains, Général Motors, Chrysler et Ford. Il y a ce que l’on savait, les terribles conséquences économiques et sociales qu’entraînerait le licenciement de centaines de milliers de salariés si l’une de ces trois entreprises venait à faire faillite. Et puis, il y a ce que l’on ignorait, le volet financier, avec un effet en cascade difficile à évaluer, mais qui pourrait être équivalent à la faillite d’une banque de taille respectable. Bref, la grande trouille de tous les dirigeants politiques, économiques et financiers, le “scénario noir” (cf. épisode n°2).

La raison en est simple et au coeur de la grande invention de Wall Street : la virtualisation du risque réel, grâce à des modèles mathématiques de plus en plus complexes, mélangeant actifs à risque qui rapportent beaucoup et actifs “de sécurité” qui permettent d’amortir le choc au cas où un actif à risque partirait à l’inverse de l’anticipation du “Trader”. Ces modèles mathématiques sont complexes, mais en vérité, c’est de la cuisine : je te mets une pincée de ceci pour faire du fric, et une larme de cela au cas où ça tournerait mal … Évidemment, ces modèles mathématiques reposent sur des hypothèses, et dans ces hypothèses, une valeur comme Général Motors, aujourd’hui au bord du dépôt de bilan, était classée dans les actifs de “sécurité”. Et du GM, nos génies de la finance en ont mis dans tous les produits à risque qu’ils ont vendus à toute la planète …

L’accumulation de ces mauvaises nouvelles donne la mesure de la course de vitesse qui c’est engagé entre la Politique et les bombes à retardement de la folle époque de Wall Street, disséminées dans tout le système financier mondial et qui peuvent éclater à tout moment (cf. épisode 2 de notre feuilleton).

Contrairement à ce que raconte une bonne partie des acteurs économiques et politiques qui nous annonce la reprise pour fin 2009, la crise n’est pas derrière nous, mais bien devant.

Les mesures que peut prendre Obama pour soulager financièrement les ménages américains d’une partie des charges qui pèsent sur leur budget ou pour soutenir l’activité et l’emploi mettront un certain temps à produire leurs effets. Pendant ce laps de temps, il faut éviter que la moindre petite défaillance d’un acteur même modeste du système financier ne se transforme en choc majeur, par effet de propagation.

Pour l’instant, les dirigeants politiques et économiques du monde sont arrivés à rafistoler le système pour éviter qu’il n’explose en vol ou ne s’effondre comme un château de cartes.

Mais ils ont utilisé une bonne partie des outils à leur disposition. Ils ont changé les normes comptables pour préserver la valeur des entreprises. Les taux directeur des banques centrales sont proches de zéro. En clair, les acteurs financiers peuvent venir prendre de l’argent “gratuit” aux guichets des banques centrales pour le vendre ensuite aux acteurs de l’économie en faisant leur marge. Les Etats se sont endettés massivement pour mobiliser les énormes sommes d’argent nécessaires au sauvetage des banques et maintenant des grandes entreprises.

En fait, la principale arme qui reste aux dirigeants politiques et économiques, c’est … les mots
. Cela peut paraître dérisoire. C’est essentiel. Mettre des mots sur la crise économique, c’est lui donner son sens. L’économie et la politique prennent leurs racines dans le cerveau humain. Elles sont faites de psychologie, de symboles, d’émotions, de convictions, de passions, d’idéologie … et donc de mots. Le même acte, le même constat, le même chiffre n’a pas le même sens suivant les mots que l’on met dessus. Et les mêmes mots n’ont pas le même sens suivant la bouche qui les prononce, le moment, l’endroit…

Ainsi le mot “régulation”, qu’à Droite comme à Gauche on proclame à tort et à travers, recouvre pour les uns l’idée qu’il faut gommer les “excès” de l’ultralibéralisme en (re)mettant en place quelques règles de bon sens pour encadrer l’activité des acteurs financiers. Et repartir comme en 14 !

Pour ceux la, nous sommes dans une crise DU système, pas dans une crise DE système.

Mais pour les autres, la Gauche, c’est bien de cela dont il devrait s’agir. La crise nous oblige à réfléchir à ce qui est essentiel pour l’être humain et son devenir, à ce qui est trop vital pour être laissé au seul marché. C’est exactement ce que fait Barack Obama avec son programme économique. L’investissement public massif dans des domaines tels que la santé, l’éducation ou la rénovation des infrastructures revient à retirer aux marchés et à ses acteurs privés des pans entiers de l’économie américaine qu’ils géraient seuls jusqu’à présent.

Il est clair que si à l’échelle du monde s’impose dans les esprits l’idée qu’il y a des choses trop sérieuses pour être laissé à la cupidité des banquiers et autres “acteurs financiers”, nous ne serons plus alors dans une crise du système, mais bien dans un changement de paradigme.

Mais pour s’imposer dans les esprits, il ne suffit pas que Barack Obama le fasse. Il faut formaliser ce programme économique dans une vision du monde, dans un discours politique construit et argumenté. Bref, il faut produire de l’idéologie, mettre des mots sur les actes. C’est justement censé être l’objet d’un Congrès du Parti Socialiste.

On aurait pu croire que la crise tombait bien pour le Parti Socialiste
en pleine reconstruction après trois défaites consécutives aux élections présidentielles.

N’est-ce pas la grande revanche de sa philosophie économique keynésienne, mise en oeuvre par ceux qui la déteste le plus et qui servent de modèle à Sarkozy, les ultralibéraux américains ? N’est-ce pas également l’occasion de donner une nouvelle dimension à l’Europe, dans un sens progressiste et socialiste, permettant ainsi à la Gauche de se réconcilier et de dépasser la fracture produite par le référendum sur le traité constitutionnel ?

Seulement voilà, la crise financière a permis l’élection du premier Président noir des Etats-Unis et l’émergence d’une gouvernance politique de l’économie mondiale, elle a tout bouleversé, tout chamboulé, tout retourné, tout sauf … le Parti Socialiste !

Il suffit de relire les textes du Congrès pour s’en convaincre : le PS est tellement en crise qu’il ne connaît pas la crise ! Nous allons donc nous consacrer de plus en plus à ce grand autiste.



Immigration clandestine, concilier humanisme et réalisme (mais pas comme on l’entend jusqu’à présent au P.S)

Sur cette question, depuis 20 ans, les socialistes ont tourné le dos à leurs valeurs en se déculpabilisant à bon compte avec la phrase d’un de leur plus illustres dirigeants, « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Et donc, on ferme la porte et on se barricade pour se protéger des miséreux. C’est du pain béni pour la Droite. A chaque coup de verrou supplémentaire qu’elle donne, en faisant fi des situations (in)humaines, elle ne manque pas de renvoyer la Gauche à ses contradictions, pour ne pas dire à son hypocrisie. La Droite se pare ainsi à bon compte des vertus de la cohérence, du réalisme et de l’efficacité. D’un point de vue moral, idéologique et politique, c’est une catastrophe pour la Gauche.

Au bout de 20 ans, quel est le bilan de cette politique? On peut le dire de manière lucide, cyniquement et sans humanisme aucun, c’est une faillite totale ! Cette politique est inapplicable, à la fois d’un point de vue pratique et économique. La Droite s’en aperçoit à ses dépends. Elle a abandonné depuis quelques années son slogan « immigration zéro ». Aujourd’hui, dans le même mouvement, elle annonce son intention d’augmenter les reconduites à la frontière … et la régularisation de certaines catégories. Les Préfets en perdent leur latin.

Que constate-t-on au plus près du terrain, sans parti pris moral ou idéologique? La première chose qui s’impose à nous est qu’il est impossible de fermer les frontières. Sauf à tomber dans un régime policier totalement délirant, dont nous serions d’ailleurs les premières victimes. Nos frontières sont poreuses et le resteront.

Et même si par nos gesticulations nous arrivions à faire croire l’inverse aux candidats à l’immigration clandestine, il n’est pas sûr pour autant que nous arrivions à dissuader beaucoup d’entre eux de tenter l’aventure. Souvent ils n’ont tout simplement pas d’autre choix. La guerre et la misère, mais aussi les fantasmes générés partout sur la planète par la télévision sur le paradis qu’est censé être l’Occident, donnent une énergie et une détermination incroyable à ceux qui n’ont rien à perdre, même pas leur vie. Des hommes et des femmes n’hésitent pas à traverser le Sahara à pieds et le détroit de Gibraltar à la nage pour rejoindre ce qu’ils croient être un Eldorado. Et ils y arrivent. Notre hypocrisie place ceux qui passent à travers les mailles du filet dans une logique de voyage sans retour possible, quelles que soient leurs désillusions ou leurs conditions de vie une fois arrivés en Europe.

Mais alors, que doit dire et faire la Gauche, pas seulement française mais européenne, sur cette question de l’immigration clandestine ? Elle doit rompre avec une politique de fermeture inefficace qui la ravage idéologiquement au profit d’une politique d’ouverture, efficace et réaliste, cohérente avec ses valeurs et ses idéaux. Les socialistes français devraient être l’aile marchante d’une rupture à l’échelle de l’Europe de l’approche actuelle des questions d’immigration. Avec un objectif, casser la logique du « voyage sans retour ». Les socialistes devraient se convaincre que ce que la France ne peut pas faire seule, accueillir la misère du monde, l’Europe le peut. D’ailleurs, elle l’a déjà fait pour plusieurs dizaines de millions de personnes avec l’élargissement de l’Union aux pays de l’ex-bloc soviétique !

En permettant aux citoyens Polonais, Hongrois, Tchèques, Slovènes, Roumains, etc., de circuler librement au sein de l’Union, l’Europe a montré que la meilleure façon de réguler les flux migratoires n’était pas de fermer les frontières, mais, au contraire, de les ouvrir ! Pour une raison toute simple : les candidats des pays de l’Est à l’immigration ont adapté leur présence à l’Ouest à leurs conditions de travail et d’hébergement. Certains se sont installés durablement. D’autres font des allers-retours. D’autres sont venus, ont constaté qu’à l’Ouest l’herbe n’était pas plus verte, et s’en sont retournés à l’Est, en ramenant dans leurs bagages un peu d’argent et deux / trois idées de projets à monter dans leur pays d’origine. Exactement comme les Français le font en allant aux Etats-Unis.

Pourquoi en serait-il autrement avec les Africains, si on leur donnait les mêmes possibilités, au lieu de les placer dans une logique de « despérados » ? Pourquoi ne pas leur permettre de venir et de circuler librement pendant un an au sein des 27 pays de l’Union, et au terme de leur visas, de les autoriser à prolonger leur séjours si leur conditions de vie sont correctes, ou de repartir de leur plein gré, condition sine qua non pour pouvoir revenir de nouveau, tranquillement ? Il y a fort à parier que beaucoup d’entre eux, constatant le gouffre qui existe entre l’image de l’Occident vu d’Alger ou de Dakar et la dureté de la vie quotidienne en Europe, rentreraient au pays avant le terme de leurs visas.

Les chantres de la lutte anti-terroriste et les théoriciens du choc des civilisations ne manqueront pas d’objecter qu’il y a un risque à laisser  aller et venir des gens qui pourraient être mal intentionnés. Mais qu’il y a-t-il comme meilleur terreau pour Al Qu’Aïda que la misère et le désespoir ? Comment ne pas voir que la logique sous-tendue par la fermeture des frontières de l’Occident, chacun chez soi et Dieu pour tous, est une logique de guerre de tous contre tous?

Nous nous interrogeons rarement sur la violence du message que nous envoyons à l’Afrique. Nos médias y étalent complaisament notre opulence, construite en partie sur l’exploitation de ses ressources naturelles. Nous y déversons nos produits manufacturés, déja largement amortis chez nous, et nos produits agricoles allègrements subventionnés, tuant dans l’oeuf l’industrie et l’agriculture locale, alimentant ainsi le chômage et l’exode rural. Et à ceux qui veulent s’en sortir en tentant de rejoindre “l’Eldorado” européen, la seule chose que nous disons c’est “nous préférons que vous restiez crever chez vous” … Alors même que nos économies ont besoin de main d’oeuvre, y compris les pays de l’ex bloc soviétique, tant et si bien que les “clandestins” qui arrivent à passer trouvent du travail dans toute l’Europe. Devant tant de violence, de cynisme et d’absurdité, Al Qaïda n’a plus qu’à se pencher pour recruter …

L’exemple de l’immigration clandestine montre bien que la construction de l’Union européenne n’est pas un « plus » pour résoudre des problèmes majeurs qui se posent à nous, mais bien la seule solution possible par rapport à une série de problèmes insolubles dans le cadre strict des Etats-nations. La question de l’immigration clandestine fait partie des quelques questions fédératrices à l’échelle de l’Europe pour construire une force socialiste européenne capable de peser sur le devenir de l’Union et du monde.

Malheureusement, les socialistes français sont à des années-lumières de ce type d’approche. La plupart des contributions au Congrés du Parti Socialiste traitent l’immigration clandestine dans un cadre franco-français, en en rajoutant dans la posture “plus à gauche que moi, tu meurs”. Même Besancenot signerait. Comme avec le droit de vote pour les étrangers extra-européens aux élections locales, les socialistes sont en train de faire de cette question clé une “tarte à la crème de Congrés”. Sauf qu il s’agit de la question de la guerre et de la paix à l’échelle de la planète. La paix, c’est retenir que dans l’histoire de l’humanité, depuis que les villes se sont constituées autour du marché, le brassage des populations et les échanges qui s’ensuivent sont les moteurs du développement et de la création de richesses. La guerre, c’est dire au trois-quart de l’humanité que le progrés et l’espoir n’ont pas de place dans leur avenir.