Sur cette question, depuis 20 ans, les socialistes ont tourné le dos à leurs valeurs en se déculpabilisant à bon compte avec la phrase d’un de leur plus illustres dirigeants, « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Et donc, on ferme la porte et on se barricade pour se protéger des miséreux. C’est du pain béni pour la Droite. A chaque coup de verrou supplémentaire qu’elle donne, en faisant fi des situations (in)humaines, elle ne manque pas de renvoyer la Gauche à ses contradictions, pour ne pas dire à son hypocrisie. La Droite se pare ainsi à bon compte des vertus de la cohérence, du réalisme et de l’efficacité. D’un point de vue moral, idéologique et politique, c’est une catastrophe pour la Gauche.

Au bout de 20 ans, quel est le bilan de cette politique? On peut le dire de manière lucide, cyniquement et sans humanisme aucun, c’est une faillite totale ! Cette politique est inapplicable, à la fois d’un point de vue pratique et économique. La Droite s’en aperçoit à ses dépends. Elle a abandonné depuis quelques années son slogan « immigration zéro ». Aujourd’hui, dans le même mouvement, elle annonce son intention d’augmenter les reconduites à la frontière … et la régularisation de certaines catégories. Les Préfets en perdent leur latin.

Que constate-t-on au plus près du terrain, sans parti pris moral ou idéologique? La première chose qui s’impose à nous est qu’il est impossible de fermer les frontières. Sauf à tomber dans un régime policier totalement délirant, dont nous serions d’ailleurs les premières victimes. Nos frontières sont poreuses et le resteront.

Et même si par nos gesticulations nous arrivions à faire croire l’inverse aux candidats à l’immigration clandestine, il n’est pas sûr pour autant que nous arrivions à dissuader beaucoup d’entre eux de tenter l’aventure. Souvent ils n’ont tout simplement pas d’autre choix. La guerre et la misère, mais aussi les fantasmes générés partout sur la planète par la télévision sur le paradis qu’est censé être l’Occident, donnent une énergie et une détermination incroyable à ceux qui n’ont rien à perdre, même pas leur vie. Des hommes et des femmes n’hésitent pas à traverser le Sahara à pieds et le détroit de Gibraltar à la nage pour rejoindre ce qu’ils croient être un Eldorado. Et ils y arrivent. Notre hypocrisie place ceux qui passent à travers les mailles du filet dans une logique de voyage sans retour possible, quelles que soient leurs désillusions ou leurs conditions de vie une fois arrivés en Europe.

Mais alors, que doit dire et faire la Gauche, pas seulement française mais européenne, sur cette question de l’immigration clandestine ? Elle doit rompre avec une politique de fermeture inefficace qui la ravage idéologiquement au profit d’une politique d’ouverture, efficace et réaliste, cohérente avec ses valeurs et ses idéaux. Les socialistes français devraient être l’aile marchante d’une rupture à l’échelle de l’Europe de l’approche actuelle des questions d’immigration. Avec un objectif, casser la logique du « voyage sans retour ». Les socialistes devraient se convaincre que ce que la France ne peut pas faire seule, accueillir la misère du monde, l’Europe le peut. D’ailleurs, elle l’a déjà fait pour plusieurs dizaines de millions de personnes avec l’élargissement de l’Union aux pays de l’ex-bloc soviétique !

En permettant aux citoyens Polonais, Hongrois, Tchèques, Slovènes, Roumains, etc., de circuler librement au sein de l’Union, l’Europe a montré que la meilleure façon de réguler les flux migratoires n’était pas de fermer les frontières, mais, au contraire, de les ouvrir ! Pour une raison toute simple : les candidats des pays de l’Est à l’immigration ont adapté leur présence à l’Ouest à leurs conditions de travail et d’hébergement. Certains se sont installés durablement. D’autres font des allers-retours. D’autres sont venus, ont constaté qu’à l’Ouest l’herbe n’était pas plus verte, et s’en sont retournés à l’Est, en ramenant dans leurs bagages un peu d’argent et deux / trois idées de projets à monter dans leur pays d’origine. Exactement comme les Français le font en allant aux Etats-Unis.

Pourquoi en serait-il autrement avec les Africains, si on leur donnait les mêmes possibilités, au lieu de les placer dans une logique de « despérados » ? Pourquoi ne pas leur permettre de venir et de circuler librement pendant un an au sein des 27 pays de l’Union, et au terme de leur visas, de les autoriser à prolonger leur séjours si leur conditions de vie sont correctes, ou de repartir de leur plein gré, condition sine qua non pour pouvoir revenir de nouveau, tranquillement ? Il y a fort à parier que beaucoup d’entre eux, constatant le gouffre qui existe entre l’image de l’Occident vu d’Alger ou de Dakar et la dureté de la vie quotidienne en Europe, rentreraient au pays avant le terme de leurs visas.

Les chantres de la lutte anti-terroriste et les théoriciens du choc des civilisations ne manqueront pas d’objecter qu’il y a un risque à laisser  aller et venir des gens qui pourraient être mal intentionnés. Mais qu’il y a-t-il comme meilleur terreau pour Al Qu’Aïda que la misère et le désespoir ? Comment ne pas voir que la logique sous-tendue par la fermeture des frontières de l’Occident, chacun chez soi et Dieu pour tous, est une logique de guerre de tous contre tous?

Nous nous interrogeons rarement sur la violence du message que nous envoyons à l’Afrique. Nos médias y étalent complaisament notre opulence, construite en partie sur l’exploitation de ses ressources naturelles. Nous y déversons nos produits manufacturés, déja largement amortis chez nous, et nos produits agricoles allègrements subventionnés, tuant dans l’oeuf l’industrie et l’agriculture locale, alimentant ainsi le chômage et l’exode rural. Et à ceux qui veulent s’en sortir en tentant de rejoindre « l’Eldorado » européen, la seule chose que nous disons c’est « nous préférons que vous restiez crever chez vous » … Alors même que nos économies ont besoin de main d’oeuvre, y compris les pays de l’ex bloc soviétique, tant et si bien que les « clandestins » qui arrivent à passer trouvent du travail dans toute l’Europe. Devant tant de violence, de cynisme et d’absurdité, Al Qaïda n’a plus qu’à se pencher pour recruter …

L’exemple de l’immigration clandestine montre bien que la construction de l’Union européenne n’est pas un « plus » pour résoudre des problèmes majeurs qui se posent à nous, mais bien la seule solution possible par rapport à une série de problèmes insolubles dans le cadre strict des Etats-nations. La question de l’immigration clandestine fait partie des quelques questions fédératrices à l’échelle de l’Europe pour construire une force socialiste européenne capable de peser sur le devenir de l’Union et du monde.

Malheureusement, les socialistes français sont à des années-lumières de ce type d’approche. La plupart des contributions au Congrés du Parti Socialiste traitent l’immigration clandestine dans un cadre franco-français, en en rajoutant dans la posture « plus à gauche que moi, tu meurs ». Même Besancenot signerait. Comme avec le droit de vote pour les étrangers extra-européens aux élections locales, les socialistes sont en train de faire de cette question clé une « tarte à la crème de Congrés ». Sauf qu il s’agit de la question de la guerre et de la paix à l’échelle de la planète. La paix, c’est retenir que dans l’histoire de l’humanité, depuis que les villes se sont constituées autour du marché, le brassage des populations et les échanges qui s’ensuivent sont les moteurs du développement et de la création de richesses. La guerre, c’est dire au trois-quart de l’humanité que le progrés et l’espoir n’ont pas de place dans leur avenir.

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