« Oui, j’ai trouvé une faille. Je ne sais pas à quel point elle est significative ou durable, mais cela m’a plongé dans un grand désarroi […] pour moi, des marchés libres et concurrentiels sont de loin la meilleure façon d’organiser les économies […] mais j’ai fait une erreur en croyant que le sens de leur propre intérêt, notamment chez les banquiers, était la meilleure protection qui soit. ».

L’homme qui s’exprime ainsi a fait n’importe quoi, mais n’est pas n’importe qui.
C’est Alan Greenspan, président pendant des années de la Réserve fédérale américaine (Fed). Adepte du « free market », le marché libre qui s’auto régule spontanément, Alan Greenspan est le grand dérégulateur des marchés financiers. Grâce à lui, on a pu emprunter jusqu’à 32 fois sa mise pour parier sur tout et n’importe quoi. C’est également lui qui a fait sauter les verrous mis en place après la crise de 29, notament celui interdisant aux banques de dépôt de s’adonner aux activités (à risque) de banque d’investissement. Il leur a permis ainsi d’aller jouer l’argent de leurs déposants au grand casino mondial des actifs les plus divers et souvent avariés. Il a défait toutes les règles élémentaires de précaution, considérées comme autant de freins à la recherche absolue du profit, érigé en moteur de la création de richesse et de sa répartition.

Lors de son audition par une commission du Congrès, quand les parlementaires lui demandent si « en d’autres termes votre vision du monde, votre idéologie, n’était pas la bonne, ne fonctionnait pas ? », Alan Greenspan répond « Absolument, exactement. C’est précisément la raison pour laquelle je suis choqué, parce que cela faisait quarante ans et même plus que de façon très évidente cela fonctionnait exceptionnellement bien ». Mais alors, que c’est-il passé pour que ça ne fonctionne plus ? Comme le dit Alan Greenspan, c’est un choc des valeurs. Dans son esprit, l’intérêt collectif des banquiers et des investisseurs se confondaient avec leur intérêt personnel et celui de leurs clients et actionnaires. Avec la crise des subprimes, on a compris depuis ce qu’il en était réellement. Ils se sont occupés uniquement de se remplir les poches, sans aucune considération éthique ou morale pour leurs actionnaires ou leurs clients.

Ce que ne dit pas Alan Greenspan, c’est que, quelque part, dans son esprit, il y a bien un arbitre des marchés autre que l’autorégulation spontanée des acteurs : c’est Dieu. En réalité, malgré tous leurs efforts théoriques, les ultralibéraux américains ne conçoivent pas les règles du « free market » ex-nihilo, en dehors des sociétés humaines dont il organise l’économie. En clair, leur conception de la libre organisation des marchés et de leur autorégulation ne relèvent pas uniquement de règles de fonctionnement pour organiser la loi de l’offre et de la demande, mais fondamentalement d’un corpus éthique et morale.

Le désarroi d’Alan Greenspan est là, dans le constat que dans la transmission du message aux jeunes générations de « trader », il y a eu une « perte en ligne » : ils n’ont retenu que la cupidité … érigée en système de valeurs. Exit la responsabilité individuelle, l’honnêteté vis-à-vis de ses mandants, le respect des règles du jeu et, surtout, de son esprit, les notions de « bien » ou de « mal », etc. A Wall Street, l’éthique et la morale, dont sont pourtant pétries les « vieilles » élites américaines à travers la religion, étaient parties en fumée bien avant les milliards de dollars qu’a déjà coutée la crise.

Dans leur quête sans limite du profit, les financiers ont fait du marché une table de poker. On y gagne de l’argent en anticipant des hausses ou des baisses de valeurs, non pas en fonction des évolutions et des besoins de l’économie réelle, mais du comportement des autres joueurs. Le résultat est sous nos yeux aujourd’hui : entre la valeur d’un bien ou d’un service tel qu’il ressort du jeu spéculatif et son caractère plus ou moins indispensable au bien être des humains dans la vie réelle, on ne sait plus fixer un prix. Et un système financier qui n’est plus capable de fixer la valeur de ce qui s’échange est comme un pont sans clé de voute : il s’effondre !

Comment éviter le scénario noir, celui d’une grande banque qui a joué au poker l’argent de ses déposants et qui un beau matin n’a plus de « cash » suffisant pour faire face à ses engagements, dont on ne connait pas réellement la valeur parce que ses actifs sont dépréciés, sans savoir de combien « raisonnablement », et qui entrainerait dans son sillage d’autres banques elles-mêmes déjà fortement fragilisées puisque prisent dans la même spirale infernale que leur consœur, et ce depuis des mois ?

C’est exactement ce qui s’est passé avec la faillite d’une des quatre premières banques américaines, Lehmann Brother. Ca a été un choc sismique pour le système financier mondial. C’est devenu le couteau que les banquiers et autres acteurs financiers mettent sous la gorge des politiques et des autorités monétaires. Ces dernièrs parent au plus pressé et cèdent. Avec l’argent public, en Amérique comme en Europe, on renfloue à tour de bras, on injecte des liquidités sur le marché, on garantie les prêts interbancaires. On accepte même de tronquer les comptes : la valeur des actifs bancaires n’est plus déterminée au jour le jour par le marché mais par une valeur moyenne évaluée sur trois mois.

L’intervention publique fait le bonheur des divers intervenants financiers qui se sont enrichis en laissant nos slips et chemises sur les marchés à risque. Ce serait une erreur de croire qu’échaudés par la crise, les « investisseurs » quittent pour autant la table de jeu. Le casino mondial n’est pas en voie de fermeture. Bien au contraire, c’est maintenant que les affaires se font. Les mêmes causes produisant rarement autre chose que les mêmes effets, les sommes colossales mobilisées par les autorités politiques et monétaires risquent de finir à leur tour sur le tapis vert. On peut craindre d’ailleurs que ce ne soit quasi mécanique pour les banques très engagées sur les marchés à risque. Elles ne peuvent pas quitter la table sans enregistrer d’énormes pertes et se retrouver en faillite. Les banques le savent et continuent de se méfier les unes des autres.

Les banques sont conscientes du pétrin dans lequel elles se sont collectivement mises. Elles ont de bonnes raisons d’être peu réceptive au discours public qui explique que la situation est sous contrôle, qu’il y a juste un problème psychologique des marchés qu’il faut surmonter en positivant afin que les acteurs financiers se fassent de nouveau confiance et que tout reparte comme en 14 ! La défiance généralisée entre banque est d’autant plus inquiétante que, suite à la faillite de Lehmann Brother, « abandonnée » à son sort par les pouvoirs publics quand les autres ont été secourus, le discours des politiques s’est clarifié : on assure tout le monde de tous les risques, tout sera fait pour éviter un deuxiéme Lehmann Brother. En toute logique, les banques en concluent qu’elles n’ont d’autres choix que de continuer un jeu dont elles ne savent pas comment sortir. Et advienne que pourra …

Si on veut éviter que l’argent public se volatilise en pari à son tour, il faut arriver à fermer la table de jeu sans que les joueurs restent sur le carreau. Les kyrielles de mesures envisagées ou annoncées par les autorités politiques et monétaires de la planète sont pour la plupart d’entre elles des mesures de précaution qui avaient été supprimées par la vague libérale qui a submergé les Etats-Unis depuis le début des années 80. Elles auraient été utiles avant la crise. Elles le seront surement après. Mais pendant, elles ne permettent pas de désamorcer la machine infernale qu’est devenue le système financier. C’est un problème politique auquel les politiques ne répondent pas ou peu … à l’exception du Président de la République Française !

Nicolas Sarkozy a compris que cette crise est en train de matricer l’émergence d’une gouvernance économique mondiale. Il fait à l’échelle de la planète ce qu’il fait en France : surfer sur la vague, adopter un discours « tout terrain » qui, sous couvert de pragmatisme, s’adapte en fonction des circonstances et des auditoires, avec un objectif : diriger pour exister (ou du moins le faire croire). Dans la crise, il est acteur. Même s’il n’a pas vraiment de ligne ni de solution globale et cohérente à proposer, il s’agite dans tous les sens, communique, négocie, passe des accords, fixe le calendrier, etc. En un mot, il fait de la politique (à sa manière). Il faut dire qu’il a un double avantage, des capacités d’analyse réelle et une opposition socialiste … ailleurs.

Nous irons donc « ailleurs » pour leur poser LA question chiante : quand laissez au système financier le soin de fixer la valeur de ses actifs revient à prendre le risque substantiel de le voir exploser en vol, sur la base de quelle éthique et de quelle morale, et donc de quelle idéologie, doit-on s’appuyer pour purger l’économie mondiale des dangers de faillite généralisée accumulés et construire un nouveau paradigme qui permette de concilier le développement économique, la préservation écologique et la paix planétaire ?

Suite au prochain épisode.

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