La dernière fois que la chute d’un mur a ébranlé le monde, c’était à Berlin, il y a bientôt 20 ans. À l’époque, on nous annonçait « la fin de l’Histoire » et l’avènement du Capitalisme triomphant, consacré sous sa forme la plus aboutie, l’ultralibéralisme.

Les idéologues du profit comme seul moteur du développement économique ont oublié de préciser un détail : le carburant était la carte de crédit d’un consommateur américain de moins en moins solvable. Le taux d’endettement moyen des ménages américains est ainsi passé de 20% de leur revenu en 1980 à … 112 % aujourd’hui ! En clair, cela veut dire que quand vous êtes un ménage américain, vous devez d’entrée plus d’argent en début de mois que ce que vous allez gagner dans le mois, sans même être sorti de chez vous pour aller faire vos courses !

Heureusement pour lui et pour le reste du monde, le consommateur américain a eu l’intelligence de rompre avec les ultralibéraux en votant massivement pour Barak Obama.

La mise en place par les Démocrates d’un système public d’assurance santé, équivalent à notre Sécu, devrait alléger son budget d’une grosse dépense en lui permettant de se passer d’assurances privées, de plus en plus en chers pour une couverture générale de plus en plus réduite.

La rénovation du système public d’éducation grâce à un investissement financier massif aura le même effet. Aujourd’hui, les ménages américains payent très cher pour l’éducation de leurs enfants, faute d’écoles publiques capables de rivaliser avec le privé. Ces deux changement majeurs dans la vie des américains devraient leur donner un peu de marge pour de nouveau consommer et alimenter la relance économique mondiale.

Enfin, le soutien à l’emploi par le lancement d’un ambitieux programme public d’équipements de toutes natures (réseaux de transports, réseaux numériques, énergétiques, etc.) devrait permettre d’amortir le choc économique de la crise financière et préparer l’avenir de la première puissance de la planète.

Malheureusement, le mois de novembre n’a pas apporté que des bonnes nouvelles d’Amérique
. Il y en a au moins trois qui n’ont pas été commentées à la hauteur de ce qu’elles méritent.

La première mauvaise nouvelle, celle qui est passée la plus inaperçue, concerne le taux de défaillance de remboursement de crédit à la consommation accordé par le biais des cartes de crédit aux Etats-Unis. Il a doublé en octobre. Les ménages américains ne se sont pas endettés seulement pour leur logement. Il y a aussi la voiture, le frigo, la télé, l’ordinateur, etc… Ce chiffre indique qu’une part substantielle des ménages américains n’arrive plus à rembourser. Un peu comme pour les tremblements de terre, cette information laisse craindre une réplique de la crise des subprimes.

La deuxième mauvaise nouvelle concerne la destruction d’emplois sur le marché américain. Or, toute la dynamique économique de ces dernières décennies reposait quasiment sur une donnée : un solde positif de création d’emplois aux Etats-Unis (cf. épisode n°1). L’équation est simple : plus il y a de chômeurs, moins il y a de pouvoir d’achat et donc de consommateurs, plus il y a d’entreprises qui n’arrivent pas à vendre leur production et qui licencient, plus il y a de chômeurs et moins de consommateurs et ainsi de suite… Ça s’appelle d’abord la crise, puis la récession.

Depuis le début de l’année, deux millions d’emplois ont été supprimés aux Etats-Unis, 550.000 pour le seul mois de novembre, après 330.000 en octobre et 250.000 en septembre. C’est du jamais vu depuis 1946, dans le contexte particulier de l’époque, avec le retour à la vie civile des GI’s et la reconversion de l’appareil industriel consacré à la guerre. C’est dire … Au delà du volume, c’est l’accélération exponentielle du rythme qui est très inquiétante.

La troisième mauvaise nouvelle concerne la fongibilité entre économie « virtuelle » et économie « réelle », et les conséquences sismiques pour le système financier international qu’aurait la faillite d’un acteur industriel majeur américain.

Le meilleur exemple nous est donné par les grands constructeurs automobiles américains, Général Motors, Chrysler et Ford. Il y a ce que l’on savait, les terribles conséquences économiques et sociales qu’entraînerait le licenciement de centaines de milliers de salariés si l’une de ces trois entreprises venait à faire faillite. Et puis, il y a ce que l’on ignorait, le volet financier, avec un effet en cascade difficile à évaluer, mais qui pourrait être équivalent à la faillite d’une banque de taille respectable. Bref, la grande trouille de tous les dirigeants politiques, économiques et financiers, le « scénario noir » (cf. épisode n°2).

La raison en est simple et au coeur de la grande invention de Wall Street : la virtualisation du risque réel, grâce à des modèles mathématiques de plus en plus complexes, mélangeant actifs à risque qui rapportent beaucoup et actifs « de sécurité » qui permettent d’amortir le choc au cas où un actif à risque partirait à l’inverse de l’anticipation du « Trader ». Ces modèles mathématiques sont complexes, mais en vérité, c’est de la cuisine : je te mets une pincée de ceci pour faire du fric, et une larme de cela au cas où ça tournerait mal … Évidemment, ces modèles mathématiques reposent sur des hypothèses, et dans ces hypothèses, une valeur comme Général Motors, aujourd’hui au bord du dépôt de bilan, était classée dans les actifs de « sécurité ». Et du GM, nos génies de la finance en ont mis dans tous les produits à risque qu’ils ont vendus à toute la planète …

L’accumulation de ces mauvaises nouvelles donne la mesure de la course de vitesse qui c’est engagé entre la Politique et les bombes à retardement de la folle époque de Wall Street, disséminées dans tout le système financier mondial et qui peuvent éclater à tout moment (cf. épisode 2 de notre feuilleton).

Contrairement à ce que raconte une bonne partie des acteurs économiques et politiques qui nous annonce la reprise pour fin 2009, la crise n’est pas derrière nous, mais bien devant.

Les mesures que peut prendre Obama pour soulager financièrement les ménages américains d’une partie des charges qui pèsent sur leur budget ou pour soutenir l’activité et l’emploi mettront un certain temps à produire leurs effets. Pendant ce laps de temps, il faut éviter que la moindre petite défaillance d’un acteur même modeste du système financier ne se transforme en choc majeur, par effet de propagation.

Pour l’instant, les dirigeants politiques et économiques du monde sont arrivés à rafistoler le système pour éviter qu’il n’explose en vol ou ne s’effondre comme un château de cartes.

Mais ils ont utilisé une bonne partie des outils à leur disposition. Ils ont changé les normes comptables pour préserver la valeur des entreprises. Les taux directeur des banques centrales sont proches de zéro. En clair, les acteurs financiers peuvent venir prendre de l’argent « gratuit » aux guichets des banques centrales pour le vendre ensuite aux acteurs de l’économie en faisant leur marge. Les Etats se sont endettés massivement pour mobiliser les énormes sommes d’argent nécessaires au sauvetage des banques et maintenant des grandes entreprises.

En fait, la principale arme qui reste aux dirigeants politiques et économiques, c’est … les mots
. Cela peut paraître dérisoire. C’est essentiel. Mettre des mots sur la crise économique, c’est lui donner son sens. L’économie et la politique prennent leurs racines dans le cerveau humain. Elles sont faites de psychologie, de symboles, d’émotions, de convictions, de passions, d’idéologie … et donc de mots. Le même acte, le même constat, le même chiffre n’a pas le même sens suivant les mots que l’on met dessus. Et les mêmes mots n’ont pas le même sens suivant la bouche qui les prononce, le moment, l’endroit…

Ainsi le mot « régulation », qu’à Droite comme à Gauche on proclame à tort et à travers, recouvre pour les uns l’idée qu’il faut gommer les « excès » de l’ultralibéralisme en (re)mettant en place quelques règles de bon sens pour encadrer l’activité des acteurs financiers. Et repartir comme en 14 !

Pour ceux la, nous sommes dans une crise DU système, pas dans une crise DE système.

Mais pour les autres, la Gauche, c’est bien de cela dont il devrait s’agir. La crise nous oblige à réfléchir à ce qui est essentiel pour l’être humain et son devenir, à ce qui est trop vital pour être laissé au seul marché. C’est exactement ce que fait Barack Obama avec son programme économique. L’investissement public massif dans des domaines tels que la santé, l’éducation ou la rénovation des infrastructures revient à retirer aux marchés et à ses acteurs privés des pans entiers de l’économie américaine qu’ils géraient seuls jusqu’à présent.

Il est clair que si à l’échelle du monde s’impose dans les esprits l’idée qu’il y a des choses trop sérieuses pour être laissé à la cupidité des banquiers et autres « acteurs financiers », nous ne serons plus alors dans une crise du système, mais bien dans un changement de paradigme.

Mais pour s’imposer dans les esprits, il ne suffit pas que Barack Obama le fasse. Il faut formaliser ce programme économique dans une vision du monde, dans un discours politique construit et argumenté. Bref, il faut produire de l’idéologie, mettre des mots sur les actes. C’est justement censé être l’objet d’un Congrès du Parti Socialiste.

On aurait pu croire que la crise tombait bien pour le Parti Socialiste
en pleine reconstruction après trois défaites consécutives aux élections présidentielles.

N’est-ce pas la grande revanche de sa philosophie économique keynésienne, mise en oeuvre par ceux qui la déteste le plus et qui servent de modèle à Sarkozy, les ultralibéraux américains ? N’est-ce pas également l’occasion de donner une nouvelle dimension à l’Europe, dans un sens progressiste et socialiste, permettant ainsi à la Gauche de se réconcilier et de dépasser la fracture produite par le référendum sur le traité constitutionnel ?

Seulement voilà, la crise financière a permis l’élection du premier Président noir des Etats-Unis et l’émergence d’une gouvernance politique de l’économie mondiale, elle a tout bouleversé, tout chamboulé, tout retourné, tout sauf … le Parti Socialiste !

Il suffit de relire les textes du Congrès pour s’en convaincre : le PS est tellement en crise qu’il ne connaît pas la crise ! Nous allons donc nous consacrer de plus en plus à ce grand autiste.

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