Les fumées des pétards et feux d’artifice de l’investiture de Barack Obama se sont à peine dissipées que la crise a repris ses droits. Dans la semaine qui a suivie, il a fallut recapitaliser en catastrophe la troisième banque britannique et la deuxième banque allemande. Nous sommes passés à deux doigts du « scénario noir », la faillite d’un acteur financier majeur qui, par effet de propagation, entraînerait dans sa chute d’autres, tant et si bien que c’est le système financier mondial qui risquerait d’y (tré)passer. Plus grave : la liste des Etats-Nations qui se présentent au guichet du FMI pour pouvoir boucler leur fin de mois ne cesse de s’allonger.

 

 

 

Alors que les autorités politiques et monétaires permettent aux banques de se refinancer gratuitement, celles-ci ne répercutent pas pour autant leurs facilités de crédit vers leurs clients, entreprises et particuliers. La chute de la consommation des ménages et les difficultés de trésorerie des entreprises entraînent faillites et licenciements, qui à leur tour alimentent la récession. Résultat : la destruction mensuelle d’emplois aux Etats-Unis a battu pour la quatrième fois consécutives un nouveau record au mois de janvier, avec 538.000 emplois détruits. Et ce n’est pas fini. Ces nouveaux chômeurs sont autant de consommateurs en moins … et de débiteurs insolvables en plus ! En effet, ils sont tous endettés jusqu’au cou. Leur perte de revenu ne leur permettra pas de faire face à leurs échéances de remboursement, alors qu’ils ne peuvent  plus emprunter pour compenser leur insolvabilité. Avec évidement un « effet boomerang » sur les acteurs financiers qui leur ont prêté de l’argent et qui à leur tour seront fragilisés par l’insolvabilité d’un nombre significatif de ménages et d’entreprises.

 

 

 

Ce cercle infernal entre « économie virtuelle » et « économie réelle » est loin d’avoir produit tous ses effets. Ce sera le cas dans quelques mois. Les banquiers sont bien conscients de cette situation. Personne plus qu’eux ne souhaite le retour de la confiance et la reprise. Ils savent que c’est une question de survie. Ils ont refait leurs marges et substantiellement amélioré le ratio entre leurs fonds propres et les prêts qu’ils consentent. Ils sont ainsi mieux à même de faire face à la faillite d’un de leur débiteur. Alors, pourquoi ne prêtent-ils pas plus et plus facilement à « l’économie réelle » ? Ils sont simplement tout à fait conscients des bombes à retardement que recèle le système financier mondial qu’ils ont eux même contribué à transformer en casino.

 

 

 

Le pire pour les banquiers, c’est qu’ils savent que leur destin, ou plutôt leur survie, ne dépend ni de leur comportement passé, ni présent. Ils ne maîtrisent rien des montagnes de dettes qu’ils ont créé et qui devaient être remboursées par des profits futurs qui ne viendront pas. Le coup fatal peut partir de n’importe où, n’importe quand. Une affaire Mardoff, la faillite d’une grande entreprise industrielle dont les actifs servaient à « sécuriser » de multiples produits financiers, une consœur prise dans la tourmente, et les voilà du jour au lendemain sur la paille ! De ce point de vue, les rodomontades sur la bonne gestion des banques françaises et leur solidité sont plus que risibles, ridicules, pour ne pas dire pathétiques. La peur paralyse les banques et cela n’a rien d’irrationnel. Au contraire, c’est même frappé au coin du bon sens, de la lucidité.

 

 

 

Comment s’en sortir ? Comment passer d’une économie construite sur des crédits prêtés à tout va, n’importe comment et à n’importe qui, à une économie « rationnalisée », qui crée de la valeur en fonction de la satisfaction de besoins et répartit la richesse de telle sorte que la machine « production » continue d’être alimentée par la consommation ?

 

 

Pour l’instant, la discussion se cristallise sur deux questions. Pour ce qui est de l’économie réelle, partisans d’une relance par l’investissement et défenseurs d’une relance par la consommation s’affrontent. Dans la sphère financière le débat fait rage sur la question de savoir s’il faut créer une structure de reprise des actifs pourris dont le système financier est truffé et qui plombent la confiance. Tels qu’ils sont explicités dans la presse, ces deux débats ont l’air très techniques et affaire de spécialistes. Il n’en n’est rien. Ce sont deux discussions éminemment politiques.

 

 

 

Commençons par la sphère financière et l’opportunité de créer une « banque pourrie », plus ou moins publique, et donc plus ou moins financée par le contribuable, dont l’objet serait d’accueillir les actifs « pourris » qui mettent en danger les banques. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ses actifs qualifiés aujourd’hui de « pourris » ne le sont pas en soi. Ils le sont devenus avec la crise. Aujourd’hui, ils plombent les banques, mais hier, ils représentaient la source de leur profit. Ils étaient payés à crédits, le remboursement devant se faire grâce à une rentabilité attendue. Cette « première » bulle spéculative a servi d’assise à une autre bulle, encore plus virtuelle, c’est à dire encore plus détachée des performances réelles dans l’économie réelle, dont l’objet était de parier sur la qualité des anticipations des acteurs financiers.

 

 

 

Machin-chouette prend un pari sur le pari de Bidule-truc qui a acheté (à crédit) tel actif en espérant un certain rendement pour être bénéficiaire. Evidement, ces « paris sur les paris » étaient aussi financés à crédit. Tant que le système est en croissance globale, les pertes de certains sont compensées par les gains des autres. La disparition des perdants ne met pas en danger l’ensemble du système, même si le choc peut être rude, comme lors du scandale Enron. Il en va tout autrement quand la chute est générale et planétaire. La seule certitude est que la rentabilité attendue des actifs ne sera pas au rendez-vous et qu’il faut rembourser les emprunts qui en ont permis l’achat…

 

 

L’idée de la « Bad Bank » est de permettre aux banques de se débarrasser au « juste prix » de ces actifs à risque pour assainir leur bilan. Chacune serait alors rassurée sur l’état de ses consoeurs. Elles recommenceraient à se prêter mutuellement de l’argent, sans crainte de voir leur nouveau débiteur faire faillite dans l’heure qui suit.

 

 

 

Mais qu’est-ce que « le juste prix » ? Ca ne peut pas être le prix du marché, tel qu’il ressort actuellement, sauf à produire ce que l’on veut justement éviter, la faillite d’une banque. Ce serait comme demander à un malade de commencer par se suicider pour mieux le soigner … Demander aux banques d’afficher des perte maximales au pire moment aurait d’autant moins de sens que parmi les actifs dits « pourris » aujourd’hui parce qu’ils coutent plus qu’ils ne rapportent, beaucoup seraient rentables dans des conditions « normales » de marché (ou s’ils avaient été achetés à de meilleures conditions de crédit). L’expérience du Crédit Lyonnais, qui a bénéficié d’une structure de défaisance pour assainir son bilan, le montre : un actif « pourri » à un instant donné peut se transformer en « jackpot » quelques temps plus tard. Nous sommes dans un système évolutif, où la valeur telle qu’elle s’affiche dans les comptes d’une banque s’apparente à une « photo », à un instantané, différente de ce qu’elle était la veille et de ce qu’elle sera le lendemain.

 

 

 

Imaginons que l’on arrive à déterminer le « juste prix » des actifs pourris, qui soit plus élevé que le prix du marché pour limiter les pertes affichées par les banques et ne pas envoyer ces détenteurs directement au cimetière, mais pas trop pour permettre aux repreneurs publics d’avoir assez d’argent pour les racheter. C’est une équation éminemment politique qui ne peut être réussie que par une autorité politique suffisamment forte pour imposer son autorité, donc son « juste prix », aux acteurs financiers.  Elle doit être également suffisamment riche pour faire face aux engagements qu’elle aura elle-même créé en se proposant de reprendre les actifs pourris qui lui seraient présentés. Les Etats-Unis travaillent sur une dotation de 1000 milliards de dollars, quand les estimations les plus optimistes sur le montant des actifs pourris les évaluent à quelques dizaines de milliers de milliards de dollars !

 

Il faut enfin que cette autorité politique soit planétaire, pour que les décisions nécessairement arbitraires qu’elle prendra soient acceptées par les acteurs financiers du monde entier et ne soient pas contestées dans des enceintes de justice. Or, à ce jour, cette autorité politique mondiale n’existe pas. C’est d’autant plus indispensable qu’une bonne partie des détenteurs d’actifs sont des fonds souverains ou des entreprises publiques, quand ce ne sont pas directement des Etats. La multiplication de contentieux juridico-financiers avec ce type d’acteurs comporterait un sérieux risque de dérapage d’une crise financière à des tensions nationalistes porteuses de crise politique qu’il serait sage de s’épargner. Les Etats-Unis peuvent avoir la tentation impériale de se lancer seul dans la création d’une « bad bank », sur le thème « qui m’aime me paye ». Le remède risque alors d’être pire que le mal.

 

 

 

Selon le dicton populaire « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Il se peut également qu’elle ne soit pas bonne à chiffrer. D’une crise des subprimes à 1000 milliards de dollars, nous sommes passés à une crise financière à 30.000 milliards de dollars, partis en fumée dans l’effondrement des bourses du monde entiers. La purge, qui n’est pas finie, est sévère pour le système financier, mais il tient. Pour l’instant. Certes, il ressemble à un bateau ivre, sans capitainerie, ni gouvernail. La salle des machines est en feu et il prend l’eau de partout. L’équipage est décimé, une bonne partie des passagers et des marchandises sont passés par dessus bord, mais il flotte ! Et c’est bien là l’essentiel. Sans gouvernance mondiale capable de reprendre le contrôle de ce qui reste du navire et d’organiser les forces encore valides, plutôt que de tenter d’établir un état des lieux général qui conduirait à un sauve-qui-peut tout aussi général, ne vaut-il pas mieux rafistoler le rafiot et le maintenir à flot jusqu’à ce qu’il soit porté par des courants salvateurs, ceux de la reprise économique ?  

 

 

 

Si le salut du système financier pourrait venir du redémarrage de l’économie réelle, encore faut-il que cette dernière échappe à la spirale infernale dans laquelle il l’entraîne de fait en coupant le robinet du crédit. Dans un système financier dynamique et interactif, en perpétuel mouvement, royaume de la relativité, établir la « vérité » des prix est certe aléatoire, mais pour autant, il est déconseillé de vivre dans le mensonge … absolu. De ce point de vue, la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 aura eu au moins une vertu, celle d’envoyer un message clair aux acteurs financiers : la fête est finie, il va falloir changer de système! Il est peut être temps d’en envoyer un deuxième aux banques, tout aussi simple : vous sauver n’est pas une fin en soi, cela n’a de sens que si vous financez l’économie réelle, sans quoi mieux vaut consacrer l’argent public à financer directement les entreprises et les ménages plutôt qu’à vous renflouer.

 

Pour sortir du cercle vicieux produit par la crise financière, le choix de la majorité des gouvernements est de soutenir l’activité des entreprises pour maintenir l’emploi en lançant des grands programmes de travaux d’équipement. Les commandes publiques donnent aux trésoreries des entreprises de l’oxygène pour limiter le recours aux licenciements. C’est aussi une manière indirecte de soutenir la consommation. Le pouvoir d’achat d’un salarié est supérieur à celui d’un chômeur, sa propension à consommer aussi. Si ce choix à l’avantage de préparer l’avenir en investissant, il a aussi ses limites. D’abord, il met du temps à produire ses effets. Entre le moment où une décision d’investissement est prise et celui où elle est effectivement mise en œuvre, il peut s’écouler plusieurs mois, voire plusieurs années. Or, le temps est compté. Contrecarrer la crise et ses effets dévastateurs est avant tout une course contre la montre. Le deuxième inconvénient est qu’il cible certains secteurs, tels que le bâtiment, mais en néglige d’autres, les services par exemple. Certes, il y a un effet de diffusion et d’entrainement de la manne investie dans un secteur sur les autres. Mais cela aussi prend du temps.

 

 

 

L’autre option débattue est le soutien direct à la consommation en distribuant du pouvoir d’achat, par le biais d’exonération d’impôt ou en versant du « cash » aux ménages. L’idée est que le soutien à la consommation permet aux entreprises de vendre leurs produits. Le flux de revenu qui en découle limite leur dépendance aux crédits bancaires et le recours aux licenciements pour équilibrer les comptes. Ce n’est pas antinomique avec le choix de soutenir l’activité par l’investissement. C’est juste une question de moyen financier.

 

Cette option de philosophie keynésienne à l’avantage de la réactivité, sous réserve d’éviter deux écueils. Il faut d’abord que les heureux bénéficiaires du « bonus » de pouvoir d’achat le consomment effectivement. Certains seront tentés d’épargner tout ou partie de ce supplément, annihilant ainsi l’effort consenti avec l’argent public. L’autre écueil est qu’ils consomment « bien », c’est à dire au bénéfice des producteurs locaux de l’Etat qui distribue du pouvoir d’achat. Si les produits achetés par les consommateurs sont importés, l’effet sur la santé financière des entreprises domestiques et sur la prévention du chômage sera nul. Pour éviter cet écueil qui freine les Etats tentés par la relance par la consommation, l’idéal serait que les grands pourvoyeurs économiques de la planète, grosso modo les pays qui appartiennent au G20, investissent de façon concertée dans un plan mondial de relance par la consommation.

 

Ils pourraient même faire d’une pierre deux coups, en évitant que les gens thésaurisent le surplus de pouvoir d’achat distribué. Le signal fort qu’ils donneraient ainsi à l’humanité agirait sans aucun doute sur un des principaux paramètres qui conduit à épargner plutôt que consommer : la confiance en l’avenir. Plus celui-ci vous paraît incertain, plus vous êtes anxieux, plus vous avez tendance à mettre de l’argent de côté, au cas où …

 

L’émergence d’une gouvernance mondiale pour faire face à la crise serait d’autant plus de nature à rassurer qu’elle ne pourrait pas se cantonner au champ économique. Inévitablement, l’économie les amènerait à se saisir des grands problèmes de la planète : l’écologie, les règles du commerce, l’harmonisation par le haut des législations sociales, les flux migratoires … et la sécurité.

 

 

Nous sommes à un tournant de notre feuilleton …. et peut-être aussi de l’Histoire. Chaque jour qui passe confirme le tableau de la crise que nous avons dressé, épisode après épisode. Il n’y aura pas d’auto-stabilisation du système financier, même en y déversant encore des milliards de dollars (de plus en plus introuvables). L’encours de la dette spéculative est trop important pour qu’un certain nombre d’acteurs économiques majeurs, financiers et industriels, y survivent. Il faudra sauver ce qui peut l’être, mais l’enjeu de la coordination internationale n’est déjà plus là : c’est maintenant la prévention de la faillite des grands organisateurs du monde que sont les Etats-Nations. Avec la Somalie, nous avons un exemple de ce que cela produirait. Imaginez la même chose avec le Pakistan, que son Etat fasse faillite, ce que personne ne peut exclure, le chaos qui s’en suivrait et le danger que cela représenterait pour le monde …

 

L’Histoire nous enseigne que le chemin de la barbarie est toujours plus court que celui de la civilisation. Plus que jamais, la planète à besoin de la Politique, d’une pensée et d’une action globale qui fédèrent les humains. Plus que jamais, nous avons besoin de l’Union européenne, aujourd’hui gravement menacée, et d’une gauche française aux avants postes de ce nouveau monde qu’il nous faut créer. Mais où est-elle ? Pourquoi en est-elle réduite à suivre les circonvolutions dangereuses et contradictoires de Nicolas Sarkozy ? C’est ce que nous allons tâcher de comprendre lors de notre prochain épisode, en (psych)analysant le rapport compliqué qu’entretient le Parti Socialiste français avec la mondialisation. 

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