On ne vous l’a pas dit ? La crise est finie ! Certes, pas pour tout le monde … Manifestement, sont surtout concernés ceux qui l’ont déclenchée, traders, banquiers, investisseurs et autres spéculateurs. Pour eux, en cette fin d’année 2009, les motifs de satisfaction ne manquent pas. Après avoir lourdement chutées, les bourses du monde entier reviennent doucement à un niveau de capitalisation équivalent à ce qu’il était en 2007. Un très bon cru ! Les grandes banques, dont on redoutait il y a quelques mois encore les faillites en chaine, annoncent des profits record. Les super-bonus sont de retour et dépassent même ceux des belles années précédentes.

Alors, c’est bon ? Tout peut recommencer « comme avant » ? Si le champagne coule à flot dans les salles de marché, le bruit des bouchons est soigneusement étouffé. Il ne faut pas trop plastronner, cela pourrait énerver ceux qui vont payer les pots cassés, les chômeurs et les contribuables. Car si la finance va mieux, la reprise économique, elle, sera molle. En clair, les salariés licenciés ne sont pas prêts à retrouver du boulot et la croissance économique de sa vigueur. Recommencer comme avant ? Et pourquoi ? C’était si bien, « avant » ?  Recommencer, certes, mais vu le système dans lequel nous sommes, la question risque vite de devenir avec qui et pour qui ?

Sur le fond, personne n’est dupe : rien n’a fondamentalement changé, malgré les discours lyriques sur la refondation morale du capitalisme, la mise en place de nouvelles règles de régulation et l’émergence d’une nouvelle gouvernance mondiale avec le G20. Faute d’être revenu à la séparation entre l’activité de banque de dépôt et celle d’investissement (terme officiel et pudique pour habiller la spéculation bancaire), les traders peuvent continuer à prendre des paris avec l’argent des petits épargnants. Les « hedg fund » et autres produits dérivés sont toujours aussi opaques et incontrôlables. Les paradis fiscaux restent ce que leur nom indique : des zones de non-droit du système financier mondial où on peut blanchir en toute tranquillité l’argent sale de la fraude fiscale, de la corruption et de tout les trafics inavouables, celui de la traite humaine que sont la prostitution et l’immigration clandestine, de la drogue, du trafic d’armes, de la contrefaçon et autres pillages en tout genre.

La seule vraie nouveauté est qu’après avoir surendetté massivement les ménages pour se développer, le système capitaliste productiviste et consumériste dans lequel nous sommes a surendetté tout aussi massivement les Etats pour survivre à sa crise. Jusqu’à la prochaine. Partant du principe que les mêmes causes produisent rarement autre chose que les mêmes effets, ce n’est qu’une question de temps. Simplement, au lieu d’avoir des ménages ou des banques en faillite, on aura des Etats …

Comment ne pas voir dans cette crise une revanche de la raison sur la folie ? Elle nous dit que l’enrichissement sans fin d’une infime fraction de l’humanité grâce à l’endettement sans fin du plus grand nombre n’est « juste pas possible ». Elle donne une résonnance nouvelle à ce que nous dit la crise écologique, tellement bien formulée par Nicolas Hulot : une croissance économique infinie qui reposerait sur des ressources finies, que nous épuisons de plus en plus vite, n’est également « juste pas possible ». Elle oblige à révolutionner un système capitaliste qui ne produit plus des biens pour satisfaire des besoins, mais produit des besoins pour écouler des biens. Elle pose la question des valeurs collectives et de la morale que doit partager l’ensemble de l’humanité pour vivre en paix sur une planète devenu village. Elle nous invite à repenser le monde, mais nous interpelle également sur notre responsabilité individuelle et collective.

Ces trente dernières années, l’idéologie ultra libérale ne s’est pas contentée de régir l’économique et le politique. Elle s’est aussi occupée des êtres et des âmes. A partir de règles théorisées pour faire fonctionner le marché, un modèle de société s’est imposé. La société est une somme d’individus en compétition pour accumuler le maximum de profit. Le bonheur, c’est la liberté de consommer. L’épanouissement et la réalisation de l’individu, c’est consommer ce qui n’est pas accessible au plus grand nombre. Etre heureux, c’est consommer les derniers éléphants d’Afrique, se déplacer en jet privé, c’est voyager dans des endroits inaccessibles aux autres, y compris sur les traces de Youri Gargarine, dans l’espace. Etre heureux, c’est avoir la plus belle maison que l’on décore à l’infini d’objets rares. On jouit en contemplant ce qu’on accumule et on existe en l’exposant au reste de l’humanité. Et comptent que ceux qui, à votre instar, sont capables de se payer le dernier petit bijou « High Tech ». La performance importe peu, seul compte le symbole, synthétisé par le prix.

Si rien n’a fondamentalement changé, si la révolution du capitalisme appelé des quatre coins du monde au plus fort de la crise n’a pas eu lieu, il serait pour autant prématurée d’affirmer que tout va reprendre « comme avant ». Car il y a au moins une chose qui a changé : nous. Ce qui avant la crise était considéré comme tout bonnement « normal », les salaires mirobolants, les stock-options, les parachutes dorés, la débauche de luxe de la jet-set internationale, suscite aujourd’hui la révolte. C’est le syndrome que découvrent les conducteurs de 4×4 en ville : hier, c’était un signe de réussite sociale qui suscitait l’envie. Aujourd’hui, c’est ressenti comme une insulte qui suscite colère et indignation : qui es-tu pour nous polluer l’air avec ta « caisse » qui vaut 100 smic ?

Avec la chute du mur de Berlin, on nous avait vendu la fin de l’histoire, l’avènement de la paix et de la démocratie, grâce à la prospérité apportée par le capitalisme. Plus besoin de penser ou de rêver le monde quand il suffit de l’accepter … La crise a brisé la chape de plomb de l’hégémonie de l’idéologie ultralibérale. Elle a produit une immense prise de conscience collective sur le système et la marche d’un monde régentés par l’ultralibéralisme et ses chantres, les néoconservateurs. Cette lucidité partagée à l’échelle de la planète a ouvert le champ des possibles : ce système est fou, il faut en changer avant qu’il ne produise le pire. Peu importe qu’à l’instant présent nous soyons dans les derniers soubresauts d’un cycle démarré il y a quarante ans avec la « révolution » néolibérales, ou dans sa poursuite vers  l’apocalypse final. L’Histoire n’est jamais déterminée à l’avance. Ce sont les hommes et les femmes qui la font, avec leurs rêves, leurs désirs, leurs idéaux.

En définitif, ce qui caractérise cette crise, ce n’est ni son ampleur, ni sa violence, mais bien sa nature. Elle nous interpelle sur notre conception du bonheur et de sa finalité, sur nos valeurs morales et le monde que nous voulons. La crise nous a réveillés du cauchemar qu’est le monde dans lequel nous vivons, fondé sur l’égoïsme forcené, la lutte de tous contre tous, la peur, l’exploitation, l’injustice et la destruction de notre bien commun qu’est la planète. Alors, humains de tout les pays, restons éveillés et surtout, rêvons ! Rêvons d’un autre monde fondé sur la raison, la coopération, le respect, où le bonheur ne se confondrait pas avec le matérialisme égoïste, mais serait synonyme d’amour !  « L’enfer, c’est les autres », disait le philosophe. Il se peut que le bonheur aussi.

Publicités