Kouachi malgré moi et Française malgré tout, j’ai un mot à vous dire sur le terrorisme

Ma vie a basculé un 7 janvier 2015, devant les écrans télé, envahis par mon nom chéri, Kouachi, Kouachi, Kouachi.

Jusque-là, j’étais tranquille, cadre dans une grosse boîte, jeune femme bien sous tous rapports, simplement affublée d’un nom difficile à mémoriser. Tout d’un coup, le voilà étalé, répété, martelé, lapidé ! Les médias crachent du Kouachi, Kouachi, Kouachi, qui claque comme du Kalach, Kalach, Kalach !

Je suis entrée en clandestinité téléphonique pour mettre fin aux rafales de coups de fil de menaces et d’insultes, « On va te crever, sale Arabe ! ». Sale Arabe ? On ne m’avait jamais traitée de sale arabe. Il faut vous dire que je suis une blonde de Versailles. Et quand on a grandi à Versailles, même issue d’une modeste famille d’origine maghrébine, on est avant tout Versaillaise ! Tout le monde sait cela.

J’ai vécu dans l’idée qu’il fallait s’attendre à des représailles contre les « musulmans », autrement dit tout ce qui ressemble de près ou de loin à un(e) arabe et que s’appeler Kouachi n’allait pas aider dans ce contexte. Puis la vie reprit. Puis le 13 novembre. Le carnage. Bombes humaines, terrasses mitraillées, froides exécutions au Bataclan. Plus besoin d’être militaire, journaliste ou juif pour être la cible de Daech. Il suffit d’être à Paris, au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais la France tient, résiste, pas de représailles, pas de ratonnades et pas de « sale arabe » déversé à l’énoncé de mon nom.

Et puis vint Bruxelles, si proche, et ensuite Nice. Nice, ou le point de bascule. Daech innove et crée l’attentat de masse au commando léger. Pas de Kalachnikov ou d’explosifs, pas même une grenade. Juste un homme déterminé, armé d’une carte bleue et d’un permis poids-lourd… Un crime de masse commis avec un permis de conduire !

Pour la première fois, une grande ville de province est frappée par un attentat où les morts se comptent par dizaines. Cela n’était jamais arrivé. Nice, ce n’est pas n’importe quelle ville. C’est une ville de tourisme, deuxième destination de France après Paris, connue à travers le monde entier. Une ville où les clivages sociaux pèsent lourds dans les rapports humains, versus vieux riches blancs du centre-ville contre jeunes pauvres basanés des cités périphériques. Une ville qui est un fief historique de l’extrême-droite, berceau et bastion des identitaires et autres nazillons.

L’après-Nice ne ressemble pas aux précédents « après ». Le moment de concorde et de deuil de ce drame national a été bafoué par de minables et stériles polémiques politiciennes. L’opposition a été indigne et médiocre. Et l’exécutif incapable d’organiser un hommage de la Nation aux victimes digne de ce nom. Entre indignité et médiocrité, Nice a laissé au pays un goût de deuil inachevé. Faute d’avoir su nous retrouver comme nous avions su le faire avec la grande manifestation du 11 janvier pour Charlie et l’hyper-casher, ou place de la République pour les victimes du 13 novembre, Nice nous est resté coincé. Il n’y a pas eu Concorde nationale et quand il n’y a pas concorde, il y a déchirure. Nice en est une. Cette première déchirure dans le front contre le terrorisme va-t-elle en entraîner d’autres ? Daech va-t-il parvenir à susciter les représailles contre les arabes de France, dont il rêve tant ?

Quelques coups de couteaux plantés au coeur des entrailles du pays, à Saint-Etienne-du-Rouvray, et voilà que Daech frappe là où ça fait le plus mal : à la porte de chacune et chacun d’entre nous.  Saint-Etienne-du-Rouvray, c’est partout en France. La France est faite de Saint-Etienne-du-Rouvray. Saint-Etienne-du-Rouvray, c’est la France !

Et puis, Saint-Etienne-du-Rouvray, c’est la deuxième attaque au couteau. Il y a eu Magnanville, avec le couple de policiers. Et des couteaux, ça ne demande pas de logistique, d’argent ou de réseaux. On peut frapper n’importe où, n’importe qui, n’importe quand ! Le djihadiste est peut-être votre voisin, ou, plutôt, votre voisin va peut-être virer djihadiste. Avec Saint-Etienne-du-Rouvray, ce sont tous les Français, dans toute la France qui deviennent des cibles potentielles. La « France profonde » a peur et c’est cette peur qui me fait peur, peur que certains se jouent leur guerre au coin de leur rue, avec les musulmans du coin…

Heureusement, l’après Saint-Etienne-du-Rouvray a été digne. L’Eglise et les catholiques de France y sont pour beaucoup.

Mais voilà que Daech réapparait là où on ne l’attendait pas, sur une plage de Corse, à Sisco, où une bagarre de plage devient synonyme de bataille de Poitiers.

Joyeusement relayés par la fachosphère, mensonges et contre-vérités se répandent sur les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière ! Et rencontrent un écho inhabituel, qui dépasse largement le cercle d’influence traditionnel de l’extrême-droite. Cela mord, notamment chez les « Les Républicains » les plus à droite, souvent soutiens de Nicolas Sarkozy.

C’est le fruit d’un cocktail, celui de l’ombre de Daech avec l’onde de Nice, mixées par deux complices, les islamo-radicaux et la fachosphère.

La « Guerre des plages » ne faisait que commencer. Le burkini fait des vagues, plus dans les esprits que sur les bords de mer.

Dès lors que le visage de quelqu’un est visible, que sa tenue de plage ne fait pas l’objet de restrictions sanitaires ou sécuritaires, quel est le problème ? Va-t-on légiférer sur ce qu’est la bonne tenue de surfeur pour ne pas la confondre avec un burkini ?

Des femmes veulent vivent sous la domination des hommes ? Et alors ? Y a-t-il besoin d’être musulmane pour cela? Ou même catholique pratiquante ou juive orthodoxe ? N’est-ce pas aussi le cas d’athée ? Chez tous les orthodoxes religieux des trois grandes religions du livre, y compris chez leurs meilleurs communicants, à l’instar de Tariq Ramadan pour les islamistes, vous ne trouverez nulle part énoncés ces quelques mots : « la femme est l’égale de l’homme ». Si des femmes revendiquent cette domination masculine sur elles au nom de leurs religions, grand bien leur fasse. C’est leur problème.

Du moment qu’une personne est identifiable, elle est libre de s’habiller comme elle le veut, comme elle a le droit d’afficher ses croyances dans l’espace public. Qui voudrait que la loi régente ses goûts vestimentaires ? Faut-il vraiment en arriver à un arrêt du Conseil d’Etat pour rappeler à nos politicien(ne)s des principes aussi basiques ? Un tel délire sur le burkini relève d’une forme d’hystérie politique collective inquiétante. Encore l’ombre de Daech, mixée avec l’onde de Nice. Il faut se reprendre, se ressaisir.

Reste que nous avons un problème: que faire pour protéger notre pays du terrorisme ? Que faire pour éviter que de jeunes Françaises et de jeunes Français ne basculent dans le djihadisme ?

On ne peut opposer à une passion qu’une autre passion. On ne peut opposer à un rêve qu’un autre rêve. A une colère, qu’une autre colère. Or, il y a de la passion, du rêve et de la colère dans ce que propose Daech à nos jeunes, le tout avec un petit parfum révolutionnaire. Ce sont les moteurs de son recrutement. Avec Daech, la passion, le rêve et la colère sont poussés si loin, que certain(e)s en viennent à se faire exploser…

Quels rêves, quelles passions, quelles colères avons-nous à opposer à Daech ? Contre le dépassement mortifère que Daech propose à ses recrues, quel sens donnons-nous à nos vies ? Qu’avons-nous à proposer à nos enfants ? Si on en croit internet et télévisions, nos passions et rêves se résument à gagner de l’argent pour consommer plus, plus vite, et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas suivre. On achève bien les chevaux ! Et nos colères, à pester de ne pas en avoir assez.

Quand 1% de l’Humanité possède plus que les 99% autres restants et que cette part ne cesse de s’accroître, alors qu’une bonne partie de l’humanité vit dans la précarité et la pauvreté, n’est-ce pas là un bel objet de colère? Les heureux bénéficiaires et leurs descendants n’auront pas assez de vies pour profiter de tous leurs biens accumulés, mais pour faire tourner ce système délirant et inique, nous venons en ce mois d’août de consommer l’équivalent d’une planète, et ce pour la énième année consécutive. Changer ce monde fou, n’est-ce pas là un bel objet de rêves et de passions ?

Nous allons entrer dans une période électorale agitée. Nous allons polémiquer et nous engueuler, donc nous diviser. Nous allons nous livrer à cet exercice récurrent de division nationale dans un contexte inédit, celui d’une menace terroriste permanente et polymorphe. D’autres attentats peuvent survenir à tout moment et n’importe où, alors que les charognards guettent, extrême-droite et islamo-radicaux prêts à toutes les provocations et manipulations pour faire monter les tensions.

Ce funeste 7 janvier 2015, en état de sidération avancée devant mon téléviseur martelant mon nom, j’étais avec un ami. Un rêveur de la politique, qui rêve d’un autre monde. Il m’a emmenée à la manifestation du 11 janvier.

Prise dans la foule, j’ai senti l’immense communion qui nous réunissait ce jour-là. Immense communion de quasiment tous les Français, depuis les bords de l’extrême-gauche jusqu’aux bords de l’extrême-droite, du plus blanc au plus foncé, en passant par toutes les teintes de la peau. Ensemble, tous ensemble, nous avons communié autour des deux piliers de la France que sont l’Humanisme et la République. L’Humanisme, comme prendre soin des autres comme l’on prend soin de soi, et donc, bien entendu, prendre soin de soi. C’est peut-être ce qui manque à beaucoup de celles et ceux qui se trouvent pris dans les filets des recruteurs de Daech.

Avec mon ami rêveur de la politique, nous avons décidé de faire vivre cette communion ressentie lors de la manifestation du 11 janvier 2015, de l’inscrire dans la durée. Nous avons lancé un mouvement, « Je rêve d’une #DouceFrance ». Nous avons proposé à des gens connus ou inconnus d’exprimer un rêve de douce France, de le photographier et de le diffuser sur les réseaux sociaux. L’invitation à un rêve qui associe la France à la douceur, et donc à l’amour, a un effet magique. Les photos expriment une joyeuse empathie et une énergie positive qui vous jaillit au visage, que vous ressentez, que vous avez envie de partager.*

Cela peut paraître dérisoire, anecdotique, et pourtant, c’est si révélateur! C’est un petit aperçu à travers une petite fenêtre de quelque chose d’immense : notre force collective, à nous, les Françaises et les Français. La force de l’Histoire, qui fait qu’être Français, ce n’est pas une race, une « souche », une couleur de peau, encore moins une religion. Etre Français c’est un concept. Un concept d’Humanité, qui transcende aussi bien l’origine de nos parents que les convictions philosophiques et religieuses de chacun(e). C’est un concept qui nous réunit par-delà toutes nos différences. C’est notre socle commun. Celui que nous fêtons avec réjouissance devant la beauté des équipes olympiques de France, ou de son équipe de foot, magnifiques démonstrations de l’amour de notre pays, qui nous permet de conjuguer unité et diversité. Il n’appartient qu’à nous de faire que chacun(e) puisse y trouver sa place.

Ce 11 janvier, nous avons donné la meilleure réponse à Daech et à tous ceux qui rêvent de guerre civile : Liberté Egalité, Fraternité dans l’Unité, la Paix et l’Amour. Nous y avons puisé une immense force. Nous allons en avoir besoin pour la longue séquence électorale qui s’ouvre. Moi, la blonde de Versailles qui s’appelle Kouachi, amatrice de vin et de charcuterie, amoureuse des églises, qui connait mieux la Bible que le Coran, déjà victime d’homonymie avec une paire de fanatiques qui voulaient « venger le Prophète », je ne veux pas être doublement prise en otage, entre l’enclume de Daech et les marteaux de tous les racistes de France, profitant de concert de la faiblesse de la classe politique. Alors mobilisons-nous, soyons vigilants avec nos entourages et actifs sur les réseaux sociaux, participons à la campagne électorale, donnons-lui la dignité, la gravité, la créativité et l’audace que la situation exige, faisons que le débat soit à la hauteur des enjeux. Unité, Paix et Amour. Ensemble, tous ensemble. #UPA.

* les photos #DouceFrance https://www.facebook.com/lolitik.org/photos/a.419135151597429.1073741830.385775874933357/419135181597426/?type=3&theater

Texte co-signé avec Nacéra Kouachi, publié par le Huffington Post le 2/09/2016

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