C’est étrange de voir des concurrents qui donnent l’impression de former une équipe. À la fin il n’y en aura plus qu’un, c’est le dernier grand rendez-vous avec les électeurs, on les attendait tendus et à couteaux tirés, et voilà que l’on se retrouve presque avec une joyeuse colonie de vacances, une bande de potes. Même Manuel Valls a tombé son masque d’empereur romain, détendu et souriant, comme il sait l’être en privé, le Valls qu’il n’a jamais montré aux français. Il a raison, il est tellement plus beau quand il sourit et sympa quand il est décontracté.

Certes, il y a bien eu quelques vacheries, croche-pieds et autres coups de vice, quand, par exemple, le même Valls apostropha Peillon qui venait de lui en mettre une, en commençant sa phrase par « Tu me rappelles un de mes vieux professeurs ». L’autre, pas dupe, se rappelant que chaque Français(e) avait au fond de sa mémoire un compte à régler avec un enseignant, réagit vivement. Ce fut le seul vrai moment de vraie tension entre concurrents, celui où, là ça ne rigole plus.

Il y eu aussi et quand même une vraie tentative de lynchage quand ils sont tombés à plusieurs sur Benoît Hamon et son revenu universel. Mais ne voilà-t-il pas que Bennhamias vole à son secours alors qu’il s’en prenait de partout et trouve les mots pour mettre fin à la curée. « Tu as raison » dit-il à Benoît, « ne lâche pas l’affaire, ne sois pas impressionné, si les politiques de lutte contre le chômage de ces 30 dernières années avaient marché, cela se saurait ».

Et d’expliquer que le revenu universel, loin d’être une rente pour fainéant, donnerait un revenu décent à ces milliers d’agriculteurs qui à la fin du mois gagnent moins qu’un RSA, alors qu’ils travaillent au bas mot 12h par jours, sept jours sur sept, 365 jours par an. Il aurait également pu citer ces dizaines de milliers de caissières et de femmes de ménage qui travaillent en horaires décalés et à temps partiel, qui sont souvent des mères célibataires et qui portent tout à bout de bras, à commencer par leurs propres vies de femmes. C’est dur de rencontrer quelqu’un dans ces conditions, alors que ce serait tellement mieux d’affronter la vie à deux.

Ces mères-célibataires sont des guerrières, tous les jours sur le front de la survie, au détriment de l’éducation de leurs enfants. Le revenu universel leur donnerait plus de temps pour s’occuper d’eux et des enfants mieux éduqués, c’est moins de violence dans la société, plus de respect, de cohésion, de valeurs partagées. Assailli de toute part sur le coût de sa proposition, Benoît Hamon a bien tenté de faire valoir que c’était bien sympa de se focaliser sur ce que coûte son idée, mais qu’il fallait aussi prendre en compte ce que cela rapporterait. Mais en quelques minutes, comme l’imposait le débat d’hier, c’était compliqué, d’autant que le revenu universel n’est pas une question de principe, mais de détails. Ce qu’il sera, car il sera, dépend des choix que l’on fait dans sa conception et sa mise en oeuvre. Ce peut être le pire, comme le meilleur. Il mérite un vrai débat à lui tout seul.

Cette primaire est un vrai paradoxe. D’un côté, elle est organisée dans les pires conditions. Celui qui devait en être le principal protagoniste, le président sortant, c’est désisté au dernier moment. Il a pris tout le monde de court, aussi bien ses adversaires qui avaient fondé toute leur stratégie sur comment ils allaient lui régler son compte au terme d’un quinquennat au bilan contrasté et mitigé, que ses partisans qui ne s’attendaient pas à devoir y aller. Le mieux placé pour en parler est Vincent Peillon. La défection du Président la veille de la coupure de Noël, celle qui ferme les esprits à tout ce qui ressemble à un problème, ne lui a laissé de fait qu’un peu moins de trois semaines pour faire campagne. Trois semaines, c’est le temps qu’il faut pour installer une candidature, trop court pour la développer vraiment et donc de l’ancrer.

Conçue pour donner une chance à un candidat de gauche d’être au second tour, elle a été plombée d’entrée par le refus de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron d’y participer, de sorte que le futur vainqueur de la primaire socialiste est promis au même destin qu’un mouton un jour d’Aïd-el-Kébir. Pour Macron, cela pourrait se comprendre, puisque son projet, que tout le monde ignore à ce jour, ne serait pas de gauche, bien que pas de droite non plus. Mais Mélenchon ? S’il avait décidé d’y participer, n’aurait-il pas eu les meilleures chances de gagner? Il nous dit que c’était un piège qui lui était tendu pour l’éliminer de la course à la magistrature suprême qu’il prétend en même temps pouvoir emporter. Mais s’il n’est pas capable de gagner une primaire de gauche, avec quelles voix pourrait-il gagner l’élection présidentielle ? Celles de la droite et de l’extrême-droite? Cela ne tient pas la route, au point que l’on peut se demander si l’objectif de Mélenchon n’est pas tant de gagner l’élection présidentielle que de tuer le Parti Socialiste.

Le revers du paradoxe, c’est que les conditions inattendues dans lesquelles se déroule cette primaire ont considérablement ouvert le jeu. Le retrait du Président de la République d’une compétition qui se serait polarisée sur son bilan entre auto-satisfait, moyennement content, franchement déçu et carrément mécontent, laisse la gauche face à elle-même et la question cardinale d’une élection: quelles propositions, quel programme? Ce qui d’habitude se règle dans le cénacle des appareils, ou dans la cervelle de leaders auto-proclamés « homme providentiel », à l’instar de Jean-Luc Mélenchon ou d’Emmanuel Macron, est train de s’élaborer sous nos yeux, en direct à la télévision.

Cette ouverture du jeu a permis aux « petits » candidats de jouer crânement leur chance et d’apporter beaucoup. Des thèmes souvent évacués par des appareils politiques frileux qui ont tendance à considérer que l’électeur moyen est un gros beauf à l’esprit étroit, ont fait irruption avec force dans le débat. Le revenu universel, mais aussi la légalisation du Cannabis ou le droit à mourir dans la dignité, pour ne citer qu’eux. Sur ces questions, il y aura de fait un avant et un après. Cela a permis à un « petit candidat » de devenir grand, en l’occurrence Benoît Hamon. Quand il s’est déclaré au mois d’août, qui aurait parié un kopeck sur le fait qu’il serait en tête des intentions de vote, coiffant de fait sur le poteau Arnaud Montebourg? Peu de ses propres amis, qui sont nombreux à l’avoir abandonné pour rejoindre sans attendre le chantre du « Made in France ».

Cette primaire aura aussi permis de briser un tabou qui fait marcher le PS sur la tête depuis le référendum de 2005, se prendre justement la tête sur la question essentielle de l’Europe, et donc celle de la souveraineté, autrement dit la question de savoir si les peuples ont encore leur destin en main au point qu’il y aurait une utilité à aller voter. Lors de ce dernier débat, la phrase « il faut que l’Europe s’unisse pour pouvoir » faire ceci ou cela est revenue comme un leitmotiv. Les « grands mots » n’ont pas été prononcés, « il faut construire une Europe politique en créant les Etats-Unis d’Europe pour imposer à la mondialisation nos valeurs de Liberté, d’Humanisme et d’Ecologie ». Mais des pistes ont été esquissées.

La plus intéressante est celle proposée par Jean-Luc Benhammias, passer un pacte social, fiscal et écologique entre pays latins (France, Italie, Espagne, Portugal) pour négocier en position de force avec l’Allemagne. L’intégration des ex-pays du bloc soviétique à l’Union européenne a de fait modifié son centre de gravité. L’Allemagne en tire un avantage politique et économique considérable, au point de pouvoir décider de l’avenir du continent, non pas à l’aune de l’intérêt collectif des pays de l’Union, mais de ses propres intérêts. Le retrait des britanniques de l’Union, qui ont souvent obligé les allemands à requérir le soutien de la France, lui laisse aujourd’hui les mains libres pour faire ce qu’elle veut, comme l’a montré la crise des migrants. De fait, la proposition de Bennhamias obligerait les allemands à composer avec nous et, surtout, le partage de souveraineté qu’induit son pacte serait un grand pas vers de futurs Etats-Unis d’Europe.

Comme l’ont répété à tour de bras tous les candidats, l’unité de l’Europe est la condition indispensable à la survie de notre modèle économique et social, mais aussi à notre sécurité, dans un monde plein de dangers. À ce titre, il y en a au moins un dont on peut souhaiter l’élimination dés le premier tour, c’est Arnaud Montebourg. Non pas que ses analyses ne soient pas pertinentes, ou que ses propositions ne soient pas intéressantes, mais il les inscrit dans un cadre franco-français, comme si nous pouvions faire comme bon nous semble à l’heure de la mondialisation. Son volontarisme patriotique nous rappelle le « Ensemble, tout est possible » d’un démagogue aujourd’hui en pré-retraite politique, Nicolas Sarkozy. Ensemble, tout est possible, mais cela dépend de qui est cet « ensemble ». Si c’est l’Europe de l’Ouest, alors oui, ensemble, tout est possible. Si ce n’est que la France, alors, non, tout n’est pas possible, et en fait, très peu est possible.

Pour que la gauche gagne l’élection présidentielle, l’idéal serait un second tour Hamon-Valls. Ils ont tous les deux l’expérience de la direction de la machine d’Etat. Valls a exercé plus longtemps de plus hautes responsabilités et Hamon a à son actif de laisser une des lois phares du quinquennat, la loi consommation. Avec elle, il a prouvé sa capacité à résister aux lobbys et à faire prévaloir l’intérêt collectif. Mais la raison essentielle n’est pas là. Elle réside dans le fait qu’ils représentent deux extrêmes de la gauche de gouvernement. Quel que soit le vainqueur de cette primaire, il devra promulguer rapidement son programme et celui-ci ne pourra être celui qu’il aura défendu à la primaire. Il devra composer pour rassembler.

A titre d’exemple, Benoît Hamon devra revenir sur sa proposition d’abrogation totale de la Loi Travail, pour s’en tenir à la seule abrogation de l’article 2, celle de l’inversion des normes, qui laisse les salariés sans arme face aux patrons sur les question de durée et de rémunération de leur travail. De même, il devra accepter que sa proposition de revenu universel fasse l’objet d’un grand débat national, avant toute mise en place. A l’inverse, Manuel Valls devra également accepter l’abrogation de l’article 2 de la Loi Travail, et un grand débat national sur la légalisation du Cannabis. Ce sera la seule façon pour le vainqueur de bénéficier du principal atout que lui procurera sa victoire à la primaire : la dynamique d’une force collective pour écraser les deux autres candidats crédités d’intentions de vote conséquentes et qui ont refusé d’y participer, au motif qu’il faudrait se rallier à leur blanc panache, sans la moindre discussion, sans le moindre débat.

Texte publié par le Huffington Post le 21 janvier 2017

 

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