C’était une belle et triste journée de printemps, il y a bientôt un an. Il y a foule au crématorium du Père-Lachaise. La grande salle est pleine à craquer, le perron extérieur bondé de monde, l’assemblée remplit jusqu’aux allées.  Sous un ciel sans nuage, ils sont venus rendre un dernier hommage. Delap’ nous a quittés, Méluche a perdu sa moitié.

En 1985, à quinze ans, Delap’ débarque à SOS Racisme. Il appartient à cette première génération de lycéens qui se sont engagés et éveillés à la politique avec « Touche pas à mon Pote », et que l’on retrouve dans toutes les composantes de la gauche d’aujourd’hui. Il était parmi les plus brillants, d’une maturité et d’une culture politique hors-norme, sans rapport avec son jeune âge.

Stratège créatif, habile tacticien, organisateur hors-pair, travailleur acharné, tel était François Delapierre. Quand on lui a confié les clés du syndicat lycéen, la FIDL, il l’a fait rondement tourner. Organisation impeccable, débats menés à la baguette, décisions exécutées, tout roulait, Delap’ s’occupait de tout et c’était bien là le problème. Les autres lycéens, n’ayant rien à faire puisque Delap avait tout fait, étaient quelque peu frustrés, voire carrément contrariés. Son tropisme pour l’avant-garde éclairée qui doit tout maîtriser est probablement ce qui l’a profondément lié à Jean-Luc Mélenchon.

Ce jour-là, la Gauche est réunie, depuis les frontières avec l’extrême-gauche radicale, jusqu’aux confins du rocardisme, en passant par les écolos. Toute une génération est rassemblée, par les autres accompagnée. Ils se sont beaucoup combattus et portent tous des cicatrices faites par leur voisin du jour. En politique, on meurt tellement souvent, qu’on en oublie qu’on meurt aussi dans la vraie vie, mais vraiment. Le décès de Delap’ les ramène à la triste réalité, désormais ils se verront plus souvent aux enterrements qu’aux mariages. Ce jour-là, c’est donc la trêve générale, la paix des braves, le temps d’accompagner l’un des leurs en sa dernière demeure. On se touche, on se congratule, on se retrouve, parfois au bout de longues années.

Mélenchon prononce l’oraison funèbre. Qui de plus légitime pour rendre hommage à celui qu’il considère comme son fils? Sa voix forte porte dans le micro, elle a des accents de Victor Hugo. Au début, tout va bien. Et puis sur la fin, Mélenchon part en vrille. Il se met à faire de la politique, et pas pour mettre l’accent sur ce qui nous unit, nous qui sommes devant lui, les militants de gauche, de toute la gauche, dans toute sa diversité. Non, il sort les flingues et canarde. Il rappelle l’engagement de Delap à ses côtés et dit que, dans la vie de Delap, il y a les vrais, ceux qui étaient avec lui quand il a rompu avec le Parti Socialiste, et les autres! Hey’, Fuck You, Man! Delap n’a pas fait que ça dans sa vie, il a milité avec bien d’autres avant d’être avec toi, des amitiés s’y sont forgées, du respect gagné, qui es-tu pour juger?

Les uns et les autres se regardent, atterrés. Comment a-t-il osé? D’où lui vient cette violence qui l’amène à tant d’indécence? Pourquoi tant de haine? On lui confie le pouvoir de parler en notre nom à tous, nul ne lui conteste cette légitimité, et voilà qu’il se met à diviser, à trier le bon grain de l’ivraie de l’amitié, en lieu et place du décédé?

Ce jour-là, ce qu’il fallait comprendre, c’est que Mélenchon ne parlait pas à son auditoire, mais à l’Histoire! Les accents de Victor Hugo étaient sciemment travaillés. Il parlait à l’Histoire et se regardait en son miroir, s’imaginait les générations futures lire son oraison comme on lit un discours, et se dire « Quel Homme, ce Mélenchon! Qu’est-ce qu’il est bon, qu’est-ce qu’il écrit bien! ». Et nous, pauvre auditoire, étions pris en otage de Monsieur, la tête dans ses nuages. Il nous refait le même coup avec la Présidentielle. À une autre échelle.

La présidentielle, Mélenchon s’en tape! Ça ne l’intéresse pas, il vaut mieux que ça. S’il voulait vraiment la gagner, la présidentielle, il se serait présenté à la primaire. Il serait arrivé avec de gros bataillons de la gauche de la Gauche, aurait été rejoint par la gauche socialiste (ndlr: retour aux sources), et l’aurait facilement emporté. Il le sait, c’est d’ailleurs pour cela qu’il n’y est pas allé.

Mélenchon sait aussi ce que tout le monde sait: la gauche divisée au premier tour, c’est la gauche éliminée du second tour! La seule façon de régler démocratiquement la question du candidat, c’est de voter. Mélenchon le sait, mais a refusé de participer à une primaire, grâce à laquelle il aurait pu se retrouver candidat unique de la Gauche, en capacité de se qualifier pour le second tour, et donc de l’emporter. Mélenchon le sait et il ne l’a pas fait. Pourquoi? En fait, il ne veut pas gouverner, trop peur de s’y bruler les ailes. Lui ce qu’il veut, c’est résister ! Un peu comme Victor Hugo en politique, il veut être un visionnaire, Grand Perdant à son époque, Grand Gagnant dans l’Histoire.

Pour jouer le rôle qu’il s’octroie, Mélenchon a besoin d’une tragédie. De ce point de vue, une victoire de Marine Le Pen lui permettrait d’exprimer tout son talent. Il s’imagine à la tête des foules immenses qui déferleraient immanquablement dans la rue. Peut-être que de ce mouvement bien chevauché pourrait sortir autre chose, peut-être une vague, qui le porterait, tel un Chavez, ou, peut-être, un nouveau Bolivar!

Peut-être, peut-être… peut-être que nous serions bien con de le laisser prendre la gauche en otage de ses délires de prof d’Histoire? Les mieux placés pour secouer le cocotier de Mélenchon et le ramener à la raison, ce sont ses meilleurs alliés, ceux qu’il n’a eu de cesse de maltraiter, les communistes. Le Parti Communiste doit dire à Mélenchon que nous ne sommes plus dans la situation qui a déterminé son investiture. Hollande n’est pas candidat et son bilan avec, l’élection d’Hamon par près de deux millions d’électeurs de gauche change radicalement la donne. L’Union de la Gauche est possible. Il est normal que le Parti communiste engage une discussion avec un candidat socialiste tel que Hamon pour discuter d’un éventuel programme commun pour la nouvelle mandature. En cas d’accord, Mélenchon devra se retirer de la course pour ne pas diviser son camp, sauf à perdre le soutien du Parti Communiste et le parrainage de ses élus. Mélenchon avait la possibilité de gagner la primaire et il s’est dérobé. C’est l’heure de l’addition.

Pour rappeler Mélenchon à la raison, il y a  aussi nous. Nous, les électrices et les électeurs de gauche. Nous qui n’avons pas envie de subir le pouvoir de la Droite, ou, pire, de voir la République dirigée par l’extrême-droite. Nous qui ne voulons pas nous contenter de la résistance et de la colère.  Nous qui marchons à l’espoir. Nous qui voulons fonder un monde nouveau, plus humaniste, plus écologiste. Nous qui voulons gagner. Alors, prenons notre plume, écrivons à Mélenchon, au Parti Communiste Français, disons à tous ceux qui soutiennent Mélenchon notre volonté de gagner, lançons des pétitions, harcelons-les sur réseaux sociaux, avec un seul mot d’ordre: un accord programmatique Hamon-Mélenchon, ou Parti Socialiste et Parti Communiste, ainsi que le retrait de Jean-Luc Mélenchon. Hasta la Victoria Siempre

Texte publié par le Huffington Post le dimanche 5 février 2017

http://www.huffingtonpost.fr/malik-lounes/jean-luc-melenchon-election-presidentielle/?utm_hp_ref=fr-politique

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