« J’en veux à l’entreprise, j’en veux aux politiques, j’en veux aux actionnaires, j’en veux à la mondialisation, j’en veux à la terre entière », clame sur France Inter une ouvrière en colère en route pour la misère.

Plus de tabac dans la tabatière, la Seita s’en va, bye-bye notre savoir-faire en la matière, il ne reviendra pas. L’usine est fermée, la ville est condamnée, la région sinistrée. Plombées par les crédits qu’elles ne pourront plus rembourser, des familles vont chuter. Il va y avoir du suicidé.

Pour la présidentielle, notre ouvrière n’a guère à attendre des candidats conservateurs, ceux qui prônent l’adaptation au système qui l’a mise à la rue. Fillon lui expliquera que la société ne peut pas la payer à rien foutre, avis d’un expert dont l’expérience et la compétence en la matière sont unanimement reconnus.

Quand à Macron, il lui propose de devenir auto-entrepreneuse. Pour faire quoi? On verra! On avance en marchant! Notre ouvrière pourrait cultiver un potager, vendre une partie de sa récolte à ses voisins car le bonheur est dans le pré et dans le près, puis se sustenter avec le reste. Elle est pas belle la vie avec Emmanuel? Macron et son sourire enjôleur qui te fait rêver d’une vie ailleurs, qui tourne vite à la soupe à la grimace dans la vie d’ici.

Pour se venger de la mondialisation, ou s’en protéger, que peut donc voter notre ouvrière en colère? Malheureusement pour elle, être contre la mondialisation, c’est comme être contre le lever du soleil. Pourtant, certain-e-s lui susurrent à l’oreille qu’elle pourrait voter pour des frontières qui la protégeraient, des frontières qui seraient un bouclier contre la grande fauche des salariés pour gaver des actionnaires sans âme ni visage, attachés à nulle part, puisqu’ils vivent partout, de préférence dans le meilleur. Voter comme le cow-boy du Middle West, celui qui après nous avoir envoyé Reagan pour faire de la mondialisation ce qu’elle est, un Far-West sans merci, nous présente maintenant l’addition, une sacrée Trump.

Notre ouvrière peut être enchantée par la flûte du « Village Gaulois » que lui jouent Le Pen et Mélenchon. La Blonde Walkyrie propose un village basé sur l’entre-soi et la ségrégation. Elle s’inscrit dans la logique d’exclusion de la fameuse formule de son père: «  je préfère ma soeur à ma cousine, ma cousine à ma voisine, ma voisine à une passante ». Mélenchon, lui, a le Village Gaulois inclusif et solidaire. On se serre les coudes et on se tient la main dans la lutte du pot de terre contre le pot de fer, sur l’air de « Ah, ça ira, ça ira, ça ira ».

Leur chimère de « Village Gaulois » ignore que pour un pays qui ne fait pas le poids dans la mondialisation, la seule façon de conserver de la souveraineté, c’est de la partager. Pour s’en sortir, ce n’est pas moins d’union européenne dont la France a besoin, mais bien de plus d’union. Certes, pas comme celle d’aujourd’hui, ni n’importe comment, ni avec n’importe qui.

Lors du sommet européen du 3 février dernier à Malte, la France et l’Allemagne, soutenus par l’Italie, l’Espagne et le Benelux, ont fait comprendre aux autres pays qu’il était temps d’accepter le principe d’une Union à plusieurs vitesses. Le lundi 6 mars, à l’invitation de François Hollande, une réunion inédite des chefs d’Etats d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne s’est tenue, avec au menu, la préparation du prochain sommet européen à Rome. La « bande des quatre » veut y présenter son projet pour une Europe différenciée, avec la liste des domaines où ils veulent aller plus loin dans l’intégration, donc le partage de souveraineté. Pour mémoire, nos quatre pays pèsent les trois-quart du PIB de la zone euro, soit le deuxième PIB mondial à égalité avec la Chine. Si on veut changer les règles de la mondialisation pour ne plus les subir, il y a là la masse-critique politico-économique qui donne les moyens de cette ambition.

Pour Hamont, cette nouvelle donne est une formidable opportunité. Sur l’Europe, il a bien semé deçi, delà quelques petits cailloux. Création d’un parlement de la zone euro, refondation de la social-démocratie européenne, coopération renforcées dans moult domaines, plans massif d’investissement, tout cela est très sympas, mais cela ne suffit pas.

Nous aimerions l’entendre poursuivre « Chère ouvrière en colère, ton bulletin de vote peut changer le cours de ton destin et celui du monde. De lui dépend la future parole de la France qui fait battre le coeur de l’Europe, ce continent où on lutte pour un capitalisme respectueux des Droits de l’Humain et de l’Écologie. Et où on y parvient. Il y a-t-il de par le monde un-e ouvrier-e, un-e salarié-e, un-e artisan-ne, un-e paysan-ne qui serait contre bénéficier d’une assurance santé, d’une assurance chômage, d’une assurance vieillesse ? Qui, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine, en Inde serait contre avoir accès à une école publique gratuite de qualité, à un logement décent à loyer modéré, à des soins pris en charge et dispensés dans un hôpital public performant, à des transports publics à prix abordables et à internet partout? En bref, accès à tout ce que nous avons su construire en France et en Europe de l’ouest, et qui est aujourd’hui menacé. Ce « modèle » européen, soit nous le sauvons collectivement à l’échelle du continent et il sera un exemple pour le reste du monde, soit il coulera pays par pays. Il n’y a qu’une solution, créer nos Etats-Unis d’Europe, pour porter haut nos valeurs d’Humanisme et d ‘Ecologie et les imposer aussi bien au commerce mondial qu’aux multinationales ».

Avec l’initiative des chefs d’Etat de la « bande des quatre », une brèche s’ouvre sur le front de la mondialisation, mais les grands mots n’ont pas encore été prononcés, « Etats-Unis d’Europe ». C’est pourtant bien de cette perspective qu’il s’agit. Ouverte par François Hollande avec tout le poids que lui confère sa fonction, elle est la chance de Benoît Hamon. À lui de s’en emparer, de lui donner un contenu avec des mots que les chefs d’état ne peuvent pas utiliser, de nous dire qu’un autre capitalisme est possible, un capitalisme humaniste et écologiste, un capitalisme de la « Vieille Europe », aux antipodes du capitalisme néolibéral anglo-saxon qui domine le monde aujourd’hui.

Pour la sphère politico-médiatique, l’affaire du premier tour est réglée. Les qualifiés seront Macron et Le Pen. L’un et l’autre vont se servir de ces oracles pour faire croire que le match ne se joue qu’entre eux et marginaliser les autres candidats. On s’intéresse toujours plus à des favoris « incontestables », qu’à des concurrents de seconde zone, puisque décrétés éliminés pour la suite. Pour ce faire, ils disposent d’un atout formidable: la mondialisation. Grand méchant loup pour les uns, quintessence de la civilisation pour les autres, la mondialisation fracture aussi bien la Droite que la Gauche, car elle structure le vote des français-e-s. D’un côté, Macron jouera le rôle du meilleur représentant d’un système de plus en plus rejeté, tandis que Le Pen sera la meilleure représentante de ceux qui n’en veulent plus parce qu’ils n’en peuvent plus.

Théoriquement, Macron devrait l’emporter. Théoriquement, car en réalité, rien n’est moins sûr. On ne voudrait pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais un match Macron-Le Pen, ça ressemble furieusement à un Hillary Clinton vs Donald Trump, vous savez, la femme qui avait l’élection déjà gagné contre le mec qui n’avait aucune chance de se faire élire. Grâce à Fillon, l’élection de Le Pen n’est plus impossible, mais seulement improbable. Si elle est confrontée à Macron au second tour, l’improbable deviendra vraiment possible.

Alors que faire pour sortir d’un choix mortifère et binaire, entre voter pour le candidat d’un capitalisme totalement déshumanisé qui saccage la planète ou une nationaliste crypto-fasciste et raciste ? La réponse est entre les mains de Benoît Hamon. Il a les cartes en mains, à lui de savoir les jouer en nous traçant un nouveau destin. Et devenir le prochain Président de la République Française.

Texte publié par le Huffington Post en tête de la rubrique « Politique » le 10 mars 2017

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