Etrange Président Macron qui a besoin d’une majorité à l’Assemblée nationale et se doit donc de rassurer, fédérer, rassembler pour nourrir la dynamique qui l’a porté au pouvoir, mais qui, à peine élu, dégaine le sujet le plus anxiogène qui soit pour les millions de salarié.e.s qui ont voté pour lui, la réforme du Code du travail!

Il parait que c’est pour annoncer la couleur dés le début du mandat, contrairement à Hollande qui avait à la fin du sien sorti de nulle part une réforme du Code du travail que personne ne lui demandait. L’intention serait louable, l’histoire jolie et la musique agréable s’il n’y avait justement quelques inquiétants non-dits.

Prenez l’histoire du plafonnement des indemnités prud’homales. Ne trouvez-vous pas suspect de mettre autant d’ardeur à vouloir imposer une mesure qui réussit le tour de force de réaliser l’unité des syndicats contre elle, alors que c’est une question marginale dans les décisions d’embauche des entreprises et les préoccupations des salariés? Les entreprises embauchent pour couvrir des besoins et prennent soin de bien choisir des candidats qui devront enchainer les CDD avant de se voir proposer un CDI. Le Centre d’Etude pour l’Emploi a comparé les taux de recours aux tribunaux du travail dans les différents pays européens. Résultat :  « La France est nettement en dessous de la moyenne européenne (10,6 demandes pour 1 000 salariés en Europe contre 7,8 en France) « .

Le non-dit, c’est qu’instaurer un plafond du montant des indemnités auxquelles pourrait prétendre un.e salarié.e dans une procédure de prud’homme revient à mettre en place un barème pour les ruptures conventionnelles de contrat entre salarié.e et entreprise. Si un.e salarié.e a des prétentions qui sont au-dessus du plafond des prud’homme, l’entreprise lui fera remarquer qu’alors son intérêt à elle sera d’aller au contentieux, tout en lui proposant moins d’argent, en arguant que c’est du sûr, de l’immédiat et sans frais d’avocat…

« Avec les syndicats, cela s’est bien passé parce que je ne leur ai rien dit! » annonce notre président à quelques confidents, avec le sourire d’un gamin qui a fait un coup pendable couplé au regard entendu d’un vieux renard. Manque de bol, une caméra et son micro traînaient par là. Dans les non-dits, il y a probablement tout ou partie des mesures dévoilées par le Parisien. Le gouvernement a aussitôt démenti en arguant que le document brandi par les journalistes n’émanait pas de lui et ne l’engageait donc pas, ce qui revient à confirmer que ces mesures trottent bien dans les têtes. Ce n’est plus une réforme du Code du travail qui nous serait promise, mais tout une palette d’outils à disposition des entreprises pour y déroger. Le modèle, c’est l’usine de fabrication des Smart, où, au terme de deux référendums, les salariés ont accepté d’abandonner les 35h pour revenir au 39h… payées 37!

Inconscient Président Macron qui a balancé aux orties le joli cadeau que lui a laissé son prédécesseur. L’entrée sur la scène internationale d’un nouveau Président français se fait toujours par la porte de l’Europe. Les mots et gestes du nouveau dirigeant de la deuxième puissance du continent le plus riche du monde sont observés à la loupe, décortiqués, par nos voisins européens, méditerranéens, africains, et autres petits et grands du monde. C’est le moment des symboles et des gestes forts, celui où le Président français donne le « La » de la politique économique et européenne de la France pour les cinq ans à venir.

Sur la scène européenne, François Hollande a clos son mandat par l’organisation d’un dîner des chefs d’Etat d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne, début mars. Ce dîner actait la naissance d’une nouvelle gouvernance de l’Union Européenne, assumée par ses quatre premières puissances. Comme premier geste européen, Emmanuel Macron aurait dû inviter l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne a un dîner des chefs d’Etat. Là il y aurait eu du renouveau et de l’innovation, un geste fort à l’adresse du reste de l’Europe et du monde. Au lieu de cela, il a organisé sa future impuissance en allant classiquement à Berlin pour un tête-à-tête convenu avec Angela Merkel, lesté d’un plan lourd et long à mettre en oeuvre, une assemblée des quatorze pays qui partagent l’Euro. Quand on a fait l’ENA, ne sait-on pas qu’il est plus facile de s’entendre à quatre pays qu’à quatorze ou vingt-sept? Faut-il avoir fait Saint-Cyr pour savoir que l’on poussera toujours plus loin les allemands en s’y mettant à trois avec l’Italie et l’Espagne, que seul dans un tête-à-tête déséquilibré Paris-Berlin?

En intégrant d’entrée l’Italie et l’Espagne pour impulser avec l’Allemagne ce nouveau leadership politique de l’Union européenne, il se serait assuré la place de leader du nouveau quatuor des grandes puissances du continent. Occasion ratée. Dommage. Ou idiot, si la raison qui a prévalu à cet incroyable recul tient au refus de s’inscrire dans les pas de Hollande… Il parait que c’est une obsession du nouveau Président, il ne faut surtout pas « faire Hollande », idéalement, en prendre le contre-pied. Cher Nouveau Président, pour ton bon peuple de France « Le Roi Hollande est mort, vive le Roi Macron ». Conséquemment, le peuple se fout que ceci ou cela fasse ou ne fasse pas Hollande. Il veut des résultats. Il veut de l’efficacité. Sinon, gare au retour de bâton.

Pour l’instant, peu importe ce que fait ou ne fait pas Emmanuel Macron, rien ne semble prêter à conséquence, puisque ça tient grâce à une communication bien léchée, parfaitement maîtrisée. La presse française et internationale sont dithyrambiques sur son entrée sur la scène française, européenne et mondiale. Les sondages pour les législatives sont excellents, alors qu’il n’hésite pas à effrayer l’électeur de gauche avec un truc qui n’a jamais ramené un électeur de droite, la réforme du Code du travail, et qu’il présente la précarisation des salariés pour s’adapter à la mondialisation comme le fil rouge de son programme économique.

Inquiétant Président Macron, maitre dans l’art de cultiver les contradictions, au point que l’on se demande s’il n’incarne pas le pervers narcissique en politique, tant il aime jouer avec le feu et manier les contraires. Il est assis sur une ligne de fracture profonde de la vie politique française, dont il se moque comme de sa première chemise! Son socle électoral va d’un certain point de la gauche à un certain point de la droite. D’où qu’il viennent, les « En Marche » sont pro-européens, républicains, libéraux en matière sociétale et à des degrés divers en matière économique et sociale. Ils forment un courant de pensée large et profondément ancré dans la société française, artificiellement fracturé en deux par la logique du mode de scrutin majoritaire. Indiscutablement, la démocratie française a besoin de respirer. Il est temps de la sortir d’un mode de scrutin majoritaire qui la bi-polarise artificiellement. Il faut retrouver une cohérence entre les courants de pensée politiques et leur représentation en passant à un mode de scrutin à la proportionnelle, à l’image de l’Allemagne, la Hollande ou des pays scandinaves.

Pour Emmanuel Macron, ce serait le plus sûr moyen de consolider son assise politique, mais cela reviendrait à partager le pouvoir, et çà, il ne le veut pas. Cette fonction n’est pas dans le logiciel. Il est à la tête d’une génération de trentenaires et quadragénaires issus de l’ENA, Normal Sup et HEC, conservateurs et jacobins, sûrs de l’autorité que leur confère leur supériorité supposée, et un brin machos. Pas trop de filles dans le cénacle. Si la parité femme-homme est assurée pour la façade, les candidats à l’Assemblée nationale par exemple, ce n’est pas le cas dans les vrais lieux de pouvoir de la « macronie ». Dans cette caste, le pouvoir ne se partage pas, il s’exerce.

Cette génération est ivre d’une première vraie et grande victoire. Promis depuis leur sortie des grandes écoles aux plus hautes responsabilités de la République, ils ont gagné dix à vingt ans sur leur tableau de marche. Ils ont bouffé les générations de quinquagénaires et sexagénaires qui étaient devant. La France risque de souffrir de cette mise au rencard prématurée de la génération à maturité de ses élites, remplacée par la suivante, peut-être arrivée trop vite trop haut. Ils ont l’arrogance et la confiance de la jeunesse, sont cyniques et brutaux. Regardez comment ils ont humilié Manuel Valls. Ils vont exercer une gouvernance dure et autoritaire, par dessus un groupe parlementaire qui va vite ressembler à une pétaudière, et donc de l’Assemblée. Au vu des premiers pas, ils vont mettre le feu sur le front social à l’intérieur du pays, sans élargir les marges sur le front économique extérieure grâce à l’amorce d’un nouveau cycle politique en Europe. Macron aura probablement sa majorité à la sortie des législatives, espérons qu’elle soit relative pour cadrer tout ça. Sinon, ça va swinguer. Grave.

Texte publié en « Une » du Huffington Post le vendredi 9 juin 2017

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