« C’est comme le casse-noix, faut que ça serre des deux bords: Macron et Mélenchon, et au milieu ça fait de l’huile », disait Mélenchon à propos du Parti Socialiste. Quelques mois plus tard, la tenaille a marché, le P.S est liquéfié. Pour autant, si les électeurs socialistes qui avaient voté pour Mélenchon ou Macron au premier tour de la présidentielle ne sont pas revenus à leurs votes socialistes  lors des législatives, ils n’ont pas non plus voté pour les candidats soutenus par Macron ou Mélenchon. Ils ont préféré s’abstenir. Les deux bords du casse-noix ne sont pas parvenus à fixer cet électorat de Gauche. Il reste volatile et donc un espoir électoral pour un P.S. certes liquéfié, mais pas liquidé.

Dans son malheur, le P.S doit beaucoup sa survie à Mélenchon, ou, plus précisément, à son sectarisme, son arrogance et à la vacuité de son contenu politique. Dans l’entre-deux tours des législatives, appelant les électeurs socialistes à voter pour lui, Mélenchon leur dit qu’ils sont les bienvenus s’ils « reconnaissent sincèrement qu’ils  se sont trompés sur toute la ligne ». Je vous tends la main et vous ouvre mes bras, mais il faut venir en rampant, genou et coudes ensanglantés, et baiser les babouches de celui qui a eu raison sur tout!

Au fait, il a eu raison sur quoi, notre « Lider Mélenchono »? Raison d’avoir boycotté les primaires de la Gauche, instillant le poison de la division et obérant ainsi les chances de la Gauche de se qualifier au second tour de la présidentielle? Raison de proposer une stratégie européenne qui se résume à un coup de poing sur la table, suivi d’un bras d’honneur? Raison de proposer un programme économique pâle copié-collé de celui de 1981, avec le résultat que l’on sait en 1983, repeint d’un coup de verte transition écologique pour faire croire que la France peut économiquement s’abstraire de la mondialisation? Raison d’avoir refusé l’unité avec les communistes, pas tant pour des histoires de gros sous, puisque unis FI et PCF auraient ramassé plus de voix et donc plus d’argent public, que par volonté d’hégémonie politique?

« Je ne veux pas affaiblir le PS, je veux le remplacer » nous dit-il. Ok, Jean-Luc, pourquoi pas, mais le remplacer par quoi? Toi, toi et toi? Avec tous ses manques, ses défauts et même ses casseroles, le Parti Socialiste reste le seul cadre large, unitaire et démocratique de la Gauche. Unité et démocratie, les deux concepts sur lesquels tu t’essuies allègrement les pieds, comme si tu avais raison sur tout et que surtout cela ne se discutait pas. À Gauche, il n’y a pas d’unité sans démocratie, de démocratie sans dialogue et de dialogue sans un minimum de respect et d’humilité. « Le poisson pourrit toujours par la tête » nous répétais-tu en boucle dans les années 90, en parlant de la direction du P.S de l’époque. Sur les réseaux sociaux, tes dévots de la France Insoumise sont dans l’invective, l’insulte et la menace permanente. Tu devrais t’en inquiéter.

Cher Jean-Luc, la réalité, c’est que tu as eu tort sur l’essentiel. À l’occasion d’une interview, Stéphane Le Foll expliquait qu’en France, il y’avait trois offres politiques, une de Gauche, une de Droite et une d’extrême-droite, alors qu’en réalité, ce qu’a montré la présidentielle, c’est qu’il n’y en a que deux: l’acceptation de la mondialisation néo-libérale, ou son refus nationaliste. Au lieu de faire bouger les lignes, tu as inscrit ta candidature sur le bord nationaliste de cette ligne de fracture. Jusqu’à la caricature, comme quand tu t’es offusqué de la présence du drapeaux étoilé de l’Europe mêlé au drapeau français dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, à l’image d’une Marine Le Pen demandant le retrait de cet emblème lors d’un passage à TF1. Tu aurais pu être le « candidat des peuples d’Europe », plutôt que seulement le «candidat (auto-proclamé) du peuple de France ». C’est ta grande erreur stratégique, car, cher Jean-Luc, si tu avais raisons sur tout, tu serais aujourd’hui Président de la République.

En creux, c’est aussi le défi posé au Parti Socialiste. Être capable de produire une nouvelle offre politique qui ne soit ni une résignation aux ravages du néolibéralisme, ni un repli nationaliste. La clé passe par l’Europe. Pas par idéalisme, mais par réalisme envers le seul modèle alternatif au capitalisme néolibéral qui domine le monde, soit le capitalisme européen qui a su concilier par le passé développement économique, progrès social, extension de la démocratie, auxquels il faut aujourd’hui ajouter l’écologisme. La Gauche française doit lui donner une identité politique, celle qui lui manque aujourd’hui, mettre des mots dessus et les clamer au reste du monde.

Ce capitalisme d’essence européenne régulé par la démocratie, l’humanisme et l’écologie, et donc contraint par ces valeurs, est aujourd’hui menacé. Chaque Etat-Nation européen est confronté à la puissance d’une mondialisation portée par la logique destructrice du capitalisme néolibéral. L’Union Européenne qui devait nous protéger est trop désunie. Pour renforcer les solidarités en son sein, on peut mettre en oeuvre le nouveau truc à la mode, une assemblée constituante des dix-neuf pays de la zone euro et un ministre dédié, idée partagée par Hamon et Macron, adoubée par le commissaire européen Moscovici. Ce sera toujours mieux qu’aujourd’hui, mais ça prendra quelques années. Il y a enfin ce qui a été initié par Hollande juste avant de quitter l’Elysée, l’ouverture d’un nouveau cycle politique dans la construction européenne avec la mise en place d’une nouvelle gouvernance commune des quatre premières puissances économiques du continent. Pour cimenter leur alliance, l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie se proposent de mettre en commun ce qu’il y a de plus cher pour un Etat-Nation, de la souveraineté, en la partageant dans des domaines aussi fondamentaux que la fiscalité, le social ou la défense.

Pour l’instant, Macron n’a pas vraiment capté cet héritage. Aux socialistes d’être assez malins pour ne pas le lui laisser. In fine, la question, c’est l’emploi, le problème, c’est la mondialisation et la solution, c’est une Europe consciente de sa singularité, dotée d’une gouvernance politique différente, organisée par cercles concentriques. Pour le P.S, porter ce projet de relance de l’Europe politique est l’alpha et l’oméga de toute renaissance, la pierre angulaire d’une nouvelle offre politique crédible qui ne s’inscrive ni dans la résignation au néolibéralisme, ni dans le nationalisme. C’est donc la condition pour répondre à la question vitale posée par l’électorat de Gauche au P.S: voter socialiste, pour faire quoi?

Sur le flanc droit du P.S, Macron a préempté la Gauche qui est dans l’acceptation de la mondialisation néolibérale. Que ce soit par dépit, résignation, manque d’imagination ou même adhésion à ce type de capitalisme, cette Gauche qui pense qu’il n’y a pas d’alternative possible au néolibéralisme est conservatrice. S’il veut prouver son utilité à son électorat perdu en quête d’un changement de l’ordre des choses, le Parti socialiste ne saurait prendre cette direction.

Sur son flanc gauche, il peut s’en remettre à Mélenchon pour tracer la frontière et ériger un mur. L’avenir de la Gauche démocratique ne saurait se faire sous la houlette d’un porte-parole auto-proclamé du peuple qui pousse le délire sectaire jusqu’à ne s’adresser qu’au « peuple populaire »! Les élites seraient si nombreuses qu’elle feraient partie du peuple et seraient sa fraction « peuple impopulaire »? Il y aurait-il une fraction du peuple qui ne serait pas du peuple car traître au peuple?  Merci Jean-Luc et tant mieux pour la Gauche démocratique, pourvu qu’elle sache répondre de façon crédible à l’angoisse que produit la mondialisation néolibérale chez tes électeurs.

S’ils sortent laminés du cycle électoral national, les socialistes auraient pour autant tort de tout jeter de cette calamiteuse séquence. Il devrait en rester au moins une chose, un socle programmatique à la hauteur des enjeux du millénaire. Après des années de Congrès et de Conventions nationales sans couleur, sans odeur, ni saveur, le programme présidentiel des socialistes est un bond intellectuel considérable pour le P.S. Il faut en faire un inventaire pour acter ce qui fait consensus et mettre en discussion ce qui fait débat, notamment le revenu universel, non pas tant sur le principe que sur sa mise en oeuvre. D’autres questions doivent donner lieu à débat public, à commencer par la démocratisation des institutions avec la proportionnelle, ou la légalisation du cannabis qui posent des questions qui vont bien au-delà de la consommation du produit en lui même. Il faudra enfin des campagnes fortes, comme engager un mouvement pétitionnaire pour qu’à l’avenir les législatives aient lieu avant la présidentielle.

À ce jour, pris dans l’étau du casse-noix des « deux gauches irréconciliables », la Gauche et le Parti Socialiste (l’un ne va pas sans l’autre) doivent entamer leur reconstruction sur la base d’un champ de ruines électoral et idéologique. Il se profile un douloureux purgatoire, rythmé par les règlements de comptes, dans une logique de fractionnement et d’éclatement, à l’image de la nébuleuse écologiste. Le chemin promet d’être long et la pente rude, alors qu’il pourrait être court et en pente douce. La clé est entre les mains de la future direction collégiale du P.S. Celle-ci n’a qu’une seule raison d’être, préparer un Congrès sans exploser en cours de route, et donc qu’une seule priorité: rédiger dans les plus brefs délais un texte, une sorte de contribution pré-congrès exceptionnelle, suffisamment fort pour permettre de cadrer les débats et tenir la maison.

Malik Lounès

Rédacteur du blog de la Bise de Malik

Inédit publié sur le blog de la Bise le 22 juin 2017

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