Cela va être la grande fête des corps dans Paris, celle qui mélange filles et garçons dans des maillots qui moulent les culs, les seins et les pénis. On y célèbre la joie d’être ensemble et la paix, l’Humanité réunie pour une grande pacifique et fraternelle confrontation, qui nous détourne de notre dévotion. Du moins dans la tête d’un intégriste religieux. Pour eux, les J.O, c’est la fête du slip chez les G.O, une célébration païenne d’impies mécréants. Et pour les plus radicaux, ce n’est tout juste pas possible d’assister à ce genre d’événement sans déclencher leurs foudres prétenduments divines. Paris est une cible du djihadisme. Pour sept ans, elle en devient le coeur.

La grande fête du sport va se dérouler dans un pays en guerre contre un terrorisme mené par ses propres enfants, y compris sur son sol. L’organisation de cet évènement mondial va bouleverser la vie du plus jeune département de France, parmi les plus pauvres, probablement le plus musulman après Mayotte, qui concentre apartheid social et ghettos urbains, la Seine-Saint-Denis. Travailler, se déplacer, se loger, éduquer, se cultiver, faire du sport, avoir accès à un service public qui ne soit pas submergé, tout est plus dur, dans le Neuf-Trois. C’est un terreau fertile labouré par les « islamos », tous un peu « terros », au moins intellectuellement.

Il faut avoir vécu la Poste, les Impôts, la Sécu ou la CAF dans le 93 pour comprendre le mépris de classe que porte la déficience de services publics ou para-publics dans un territoire pauvre et peuplé, et, pour tout dire, peuplé de pauvres. Un service bancaire qui prend 48h à Paris mettra 15 jours au-delà du périphérique, comme si vous passiez sous d’autres tropiques. La capitale possède un des meilleurs maillages de métro au monde. Dans les arrondissements centraux, à peine sept-cents mètres séparent deux stations, soit la distance au-delà de laquelle on rechigne à marcher. Rien de tel en banlieue, bien entendu, mais où croyez-vous que ce concentre l’offre de bus? À Paris, bien entendu. Où les panneaux d’horaires de passage des bus sont les plus utiles? En banlieue. Où sont-ils? À Paris.

Les tableaux statistiques des inégalités que subit la Seine-Saint-Denis par rapport au reste de la France sont accablants. Pour beaucoup de ses habitants, le vécu au quotidien que traduisent ces chiffres se résume en un mot: humiliation. Que se soit comme citoyen.ne, usager, contribuable, consommateur.trice, locataire ou autre, vous avez le sentiment que vous avez moins de droits que d’autres. Là-bas, la confiance dans la République et sa fière devise est ébranlée. Liberté? Laquelle? Celle de marcher, parce que l’on a d’autres choix, puisque les bus sont dans les arrondissements bourgeois plutôt que dans le neuf-trois? L’Egalité? Alors que l’argent va à l’argent et les bus en complément du métro parisien. La fraternité? Pour cela, il faut se rencontrer et donc pouvoir se déplacer. Comme ce qui est valable pour les transports publics l’est aussi pour le reste, l’exemple n’a rien d’anecdotique, il est juste emblématique.

La République ébranlée dans les esprits par la vie quotidienne doit faire face à un ennemi redoutable, bien plus dangereux pour elle que l’islamisme radical. Cet adversaire lui mène une guerre pieds-à-pieds dans les halls d’escaliers, impact mentalité, moralité et comportements. Le nerf de cette guerre s’appelle l’argent facile du cannabis et l’économie au « noir » qu’il génère. « Système D » comme « débrouille » et trafics en tout genre, plus ou moins légaux, ont toujours été lié à la pauvreté. Avec le « shitt », la différence tient à sa dimension industrielle et à l’impact social de son commerce. La masse d’argent liquide qui circule grâce au marché du cannabis génère un éco-système « a-République », car fondé sur des valeurs et des comportements qui lui sont antinomiques telles que la loi du plus fort, la violence, le sexisme.

À Marseille comme en Seine-Saint-Denis, la masse financière que pèse l’économie au noir par rapport à l’économie officielle, et l’influence de cet argent sale sur la vie de ces quartiers, posent un vrai problèmes à la République. Une récente étude évalue à deux cent quarante mille le nombre de personnes vivant du cannabis. C’est plus que la totalité des effectifs français des deux premières enseignes de la grande distribution, Auchan et Carrefour. Aujourd’hui, presque la moitié des états américains ont peu ou prou légalisé le cannabis et en sont forts contents, à tout points de vue. Sachant que ce qui justifie la légalité de l’alcool s’applique aussi au cannabis, tout comme ce qui justifie la prohibition du cannabis s’applique également à l’alcool, si la République veut reprendre pied dans les têtes de ses quartiers relégués, elle serait bien avisée d’ouvrir le débat au plus tôt. Les prédicateurs radicaux font leur miel de notre hypocrisie, il ne tient qu’à nous de les en priver.

Chacun.e est bien conscient que si les Jeux Olympiques traversent la Seine-Saint-Denis comme la future desserte ferroviaire « Bizness Class » pour VIP entre Paris et l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulles, c’est à dire sans apporter grand chose à ses habitants en dehors de nuisances supplémentaires, il y aura problème. Les organisateurs des J.O le savent et ont intégré la dimension populaire que doivent prendre les jeux pendant toute la phase des sept années de préparation qui s’ouvre, ainsi que de l’attention particulière qu’il faut porter au 93.

Dans la prévention d’un Djihadisme passé maître dans la manipulation d’adolescents, il y a une autre dimension où les organisateurs ont un rôle à jouer, ainsi que d’autres acteurs, le Président et le Gouvernement par exemple, mais aussi tout-un-chacun.e.

Le Monde va venir à nous, qu’avons-nous à lui dire de notre avenir commun qui parle aussi à notre jeunesse ? Peut-être, d’abord, lui dire qui nous sommes et en quoi nous lui ressemblons, au monde, avec en premier lieu ce qui fait notre fierté, notre identité: le fait qu’être français, n’est pas lié au sang, à la couleur de peau, à une origine géographique, à une croyance religieuse. Que l’histoire de ce pays se confond avec celle du monde. De par son métissage et le Droit du Sol, il est fait du monde. Qu’avec les Lumières et la Révolution de 1789, il a fait le monde. Et qu’il a une devise, Liberté, Egalité, Fraternité, qui assoit le « vivre ensemble » non seulement pour lui même, mais aussi pour tout le reste de l’Humanité.

Nous lui dirons aussi que la Seine-Saint-Denis terre de misère post-ouvrière est aussi un territoire d’espoir d’une vitalité extraordinaire, qui fournit à la France moult talents. Il y a les visibles, les artistes, les sportifs, les entrepreneurs à la réussite éclatante. Et les moins visibles, chercheurs, créatifs dans de multiples domaines ingénieurs, architectes, avocats, médecins, enseignants, techniciens de tous les corps de métiers, commerçants, artisans, start-uper innovants, créatifs, intelligents. Et ces éducateur.trice.s, culturel.le.s, sportifs, sociaux, spécialisés, dévoué.e.s à ce qui fait la force de la Seine-Saint-Denis: son identité ouvrière et cosmopolite, inscrite dans un écrin, l’idéal républicain, transmise et renouvelée à chaque génération, jusqu’à enrichir la langue française et son argot de tas de mots. Que malgré tous les dysfonctionnements, ses habitants, ceux qui y vivent et y travaillent, se serrent les coudes, s’entraident, croient en la République.

Enfin, il y a ce que nous devons nous dire à nous mêmes pour réussir ce rendez-vous mondial de 2024, les questions que nous devons nous poser. Pourquoi des enfants de la République prennent-ils les armes contre elle? Les trois-quarts des recrues djihadistes françaises sont des adolescent.e.s ou des jeunes adultes (15/25 ans). Il n’y a pas de profil-type, ils viennent de toutes les classes sociales, connaissent peu ou pas l’Islam, un tiers n’a pas de parents musulmans, les parcours sont divers, et les psychopathes sont une minorité.

Il y’a toutefois deux points communs à ces jeunes qui s’engagent avec Daech. Le besoin grégaire d’appartenir à un groupe, une famille, d’y avoir une fonction, donc une reconnaissance, donc une existence. Et le besoin de donner un sens à sa vie qui dépasse le matériel et l’existentiel. Prévenir la radicalisation de ces jeunes, c’est aussi être capable de leur proposer une famille, la France, et une cause, un monde meilleur pour l’Humanité sur une planète sauvegardée.

Le sport est l’école de la lucidité sur ses propres limites. L’olympisme, celle du courage pour les dépasser. Réussir les des jeux olympiques dans un contexte de guerre interne contre le terrorisme sur un territoire aussi particulier est un challenge de société. À nous d’être à la hauteur de cet évènement que nous avons tant voulu.

Malik Lounès

Article publié sous une forme raccourcie par Challenge le 22 sept 2017 sous le titre « Paris 2024, un défi pour la Seine-Saint-Denis », lien infra

Challenges Paris 2024 un défi pour la Seine Saint Denis

 

 

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