Dans cette campagne électorale courte, réduite au minimum démocratique, avec quatre candidats dont on se demande ce qui les différencie réellement, que vont donc bien pouvoir retenir les militantes et militants socialistes de cet unique débat? En quoi pourrait-il orienter leur vote au congrès du P.S ?

Sur le fond, elles et ils n’auront pas appris grand chose. Les lignes de clivages semblent réduites, ou alors n’ont pu s’exprimer. Cela aurait peut être été le cas si la question clé pour l’économie et l’emploi avait été abordée, cette question en forme de pomme de discorde qui par le passé a fissuré le P.S en deux blocs et qui s’appelle la Mondialisation, donc l’Europe. Comme d’habitude, l’Europe a été beaucoup citée, sans être vraiment discutée, faute de temps. Et uniquement sous l’angle des migrants, privilégié par les journalistes. C’est important, les migrants. La politique économique, l’emploi, le pouvoir d’achat, la mondialisation, l’optimisation fiscale, pour ne citer que quelques-un des sujets au coeur de la problématique de l’Europe, aussi, au moins autant que les migrants.

Quand le débat de fond est affadi au point d’en être atone, on dit qu’une élection se joue alors « à la couleur de la cravate ». L’expression tombe d’autant plus à point que l’on fait les choses bien au P.S, puisqu’il n’y a pas de femme candidate. En fait, pour ce qui est de la désignation du futur premier dirigeant du Parti Socialiste, ce n’est pas tant la couleur de la cravate qui devrait déterminer les votant.e.s que l’intonation de la voix. Après tout, l’heureux élu incarnera les socialistes. Il sera leur voix dans le débat public. Il devra croiser le fer avec de fortes voix, les Mélenchon, Macron, Le Pen et quelques autres. Que nous disent leurs voix des candidats de ce qu’ils sont, au-delà des mots, bien souvent convenus, trop souvent formels? Que renvoient-elles dans les moments de tensions, quand il faut marquer des points?

À chacun son style de voix. Emmanuel Maurel a la voix ronde et chaleureuse. Des quatre, c’est le seul qui soit rodé pour s’être déjà présenté au poste, lors du précédent congrès. Cela lui donne de l’assurance, on l’entend dans sa voix. Il est pédagogique sans être professoral, mais fait professeur avec ce tropisme nécessairement attaché à la profession qui est de parler en permanence du passé. Il le fait avec une touche de nostalgie qui exhale un parfum de Front populaire qui va droit au coeur des socialistes. Le soucis est d’aborder le troisième millénaire avec les yeux dans le rétroviseur. Le résultat en est qu’il tire des constats intéressants qu’il laisse en suspend. On a envie de lui dire « ok, mais encore? ».

Luc Carvounas a la voix du challenger. Ce n’est pas vraiment un perdreau de l’année de l’appareil, mais il vit un grand changement. Homme de l’ombre se satisfaisant d’être numéro deux, sans lui Manuel Valls n’aurait pas pu être candidat à la primaire de 2011 avec la suite que l’on connait, il est sorti depuis quelques mois à la lumière pour prétendre être numéro un. C’est donc tout nouveau. Il est nerveux comme une jeune jument un jour de Grand Prix de Diane. Cela s’entend à sa voix. Le débit est rapide, ça part dans tous les sens, comme ses idées. On se dit qu’autant d’imagination et d’énergie canalisés dans un cadre établi apporteraient beaucoup. Donc un peu jeune et tendre pour le job, mais prometteur.

Cela a frictionné un peu, juste ce qu’il faut pour créer un semblant d’enjeu, mais pas trop. Les quatre protagonistes savaient que celui qui s’énerverait ou qui paraîtrait trop agressif, perdrait. Il fallait donc trouver le juste équilibre entre s’affirmer et donc mordre un peu, sans faire pittbull.

Le soupçon de complaisance à l’égard de Macron et d’indulgence coupable pour ce qui est du bilan de Hollande ont fait office de points de clivage. En creux, la question des alliances. Faut-il les chercher vers la gauche, donc aussi avec un Hamon qui vient de se barrer avec une flopée de militant.e.s et un Mélenchon qui n’en veut pas, ou alors derrière lui et avec obéissance? Ou alors vers la droite, avec cette aile « macroniste » composée d’anciens socialistes, dont une bonne partie de la jeune génération?

Un axe s’est tracé. D’un coté Emmanuel Maurel et Luc Carvounas, les durs de durs à gauche toute. C’est eux qui tapent en premier, essayant de mettre Stéphane Le Foll et Olivier Faure dans le même sac dans le coin du ring.

Olivier Faure trouve la parade pour se mettre à l’abri. Il tape à bras raccourcis sur l’injustice sociale de la politique fiscale du gouvernement. D’habitude, son propos toujours détaillé au point d’en être aussi sirupeux que s’il présentait la météo, endort plus qu’il ne soulève. Sur une séquence d’attaque virulente anti-Macron, il a des trémolos dans la voix, il habite son propos, ce qui lui arrive rarement. Il en fait tellement qu’il en devient vivant. Hélas pour lui, sur la fin, au moment clé de la minute de conclusion de l’émission, il s’avère incapable de reproduire sa performance. Il bafouille, mange ses mots. Il n’y a plus de souffle, plus d’allant. Une catastrophe.

En attendant, Stéphane Le Foll se retrouve seul sous la mitraille des tirs croisés de Carvounas et Maurel. Ils sont comme deux poids mouches qui harcèlent un poids lourd. Les coups partent par séquence, en rafale. Le Breton a le flegme des vieilles troupes qui en ont vu d’autres. En ces temps de jeunisme effréné, cela fait du bien, rassure. Il encaisse, fait face, répond et fermement, il ferme le ban. En substance, il leur dit « Chez Macron, comme dans le bilan d’Hollande, il y a à boire et à manger. En fait, on s’en fout, car ce n’est pas le sujet que de regarder les autres ou derrière. Le sujet, c’est de regarder devant pour dire qui nous sommes, que voulons-nous, en quoi pouvons-nous être utiles à celles et ceux que nous prétendons représenter? Et notre première échéance, c’est l’Europe ». Malheureusement, il n’a pu développer sur ce dernier aspect.

Carvounas a eu la sagesse de ne pas trop insister. Maurel, particulièrement hargneux, est dans les cordes. Sans doute agacé de ne pouvoir ébranler le roc celtique, il finit par s’en prendre à son comparse et lâche un premier coup au-dessous de la ceinture. D’un lourd sous-entendu, il exécute Carvounas d’un missile dénonçant sa versatilité. On sent qu’il n’en peut plus du discours « à gauche » de l’ex-soutien de Valls qui vient lui manger sur le dos ce qu’il reste de pro-Hamon et gauche du Parti.

L’autre, d’une belle prise de judo, l’a lui fait à l’envers. « Non, je n’ai pas changé », clame-t-il, la main sur le coeur et la larme à l’oeil, « j’ai toujours été sincère, je me suis sincèrement trompé et je me suis sincèrement excusé! ». Maurel n’a pas le choix, il est obligé d’en remettre une couche pour ne pas se faire avoir. Le ton monte, cela tourne à la chamaillerie. Ils sont à la faute en risquant de dévoyer un débat jusqu’alors de bonne tenue. De sa voix grave, Stéphane Le Foll reprend les choses en mains, apaise les esprits. En patron bienveillant qui calme de jeunes collaborateurs bouillants. On se dit alors que le P.S a trouvé une voix et qu’il ne lui reste plus qu’à trouver la voie. Pour cela, théoriquement, il y a les textes.

Dans les congrès du P.S, on écrit des textes, mais on les lit rarement. La plupart du temps, les alliances et courants sont constitués en amont des votes. Les textes ne viennent que formellement habiller les accords politiques plus qu’ils ne les dessinent. Ce n’est pas le cas de ce Congrès. Le cataclysme électoral de l’année 2017 avec un P.S rayé de la carte nationale après avoir subit cinq ans de déroutes sur déroutes aux élections locales, laisse des militants et militantes groggy, paumés, sans certitudes, dans un parti affaibli à tout point de vue, à commencer dans sa chair, avec les vagues de départ successives de nombreux adhérents, dont beaucoup de jeunes. Donc le jeu est ouvert, la principale inconnue étant de savoir qui reste-t-il pour venir voter et combien se déplaceront ?

Des textes des quatre protagonistes, le seul qui ne fait pas l’impasse sur la première étape de toute nouvelle voie, en l’occurrence  l’Europe, c’est Stéphane Le Foll. Emmanuel Maurel est pris dans tant de contradictions qu’il ne sait pas où il habite sur ce sujet qui n’intéresse pas Luc Carvounas. Quand à Olivier Faure, il est le candidat du coeur de l’appareil qui pense qu’après l’orage, viendra le beau temps, que la meilleure chose à faire est de ne rien faire et d’attendre. Les ex-électrices et ex-électeurs socialistes reviendront naturellement au bercail pour les seules élections qui vaillent, soit les élections locales de 2020 et 2021 (municipales, départementales, régionales). Avant ces échéances, le reste, élection européenne comprise, n’est qu’un mauvais moment a passer. Il ne reste donc qu’une seule option pour un renouveau du Parti Socialiste. Entre voix posée et voie à tracer, nous verront bien si les adhérent.e.s du Parti Socialiste se laissent porter par Le Foll engouement.

Malik Lounès
Président de l’association LOLitik, rédacteur du blog de la Bise de Malik

 

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