Ceci est la version originale de l’article plus court publié en « Une » du Huffington sous le titre « Mai 68 était un cri de révolte, mais aussi un cri d’espoir. La révolte est toujours là, mais où est l’espoir? » le mardi 3 avril 2018. https://www.huffingtonpost.fr/malik-lounes/mai-68-etait-un-cri-de-revolte-et-un-cri-d-espoir-la-revolte-est-toujours-la-mais-ou-est-l-espoir_a_23401476/?utm_hp_ref=fr-homepage

Il y a comme un parfum de pré-Mai 68, ne trouvez-vous pas? Certes, comme une hirondelle ne fait pas le printemps, une grosse manif syndicale, des grèves dans les transports et un peu d’agitation dans les facs n’annoncent pas pour autant la révolution.

Mais quand même. On sent une montée lente et persistante de la colère de la France « d’en-bas ». Encore perlée, comme dirait un cheminot, du même nom que le mouvement de grève qu’ils ont initié. On sent leur détermination. Elle force l’admiration de ceux qui veulent en découdre, retraité.e.s en tête. Très ennuyeux les retraité.e.s en colère pour un gouvernement…  Très ennuyeux les retraité.e.s en colère pour un gouvernement. Les retraité.e.s ont du temps, de l’influence et adorent bavarder, cumulent de multiples compétences, sont pugnaces et coriaces. En plus, la génération de retraité.e.s qui bat le pavé aujourd’hui, c’est celle de 68. C’est vous dire si elle est rodée. Bref, les retraité.e.s en colère sont une source d’emmerdements maximale.

Les retraité.e.s se font l’écho d’une profonde colère du pays en matière d’impôts. Il y a l’injustice fiscale, résumée par l’équation « cadeaux fiscaux pour les gros contribuables égale matraquage pour les petits ». À cette colère s’en ajoute une deuxième contre l’optimisation fiscale « déloyale », comme disent les américains, des grandes multinationales. Pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour comprendre qu’Amazon ne pourrait pas vendre autant que ce qu’il vend en France s’il ne bénéficiait pas des routes et autoroutes, chemins de fer, aéroports et autres infrastructures payés avec nos impôts, de la qualité des lignes de communication payées avec nos impôts, ainsi que leur sécurité physique et juridique grâce à la police et la justice payées avec nos impôts, et bien d’autres choses encore, également payées avec nos impôts.

Plus globalement, la colère monte contre ces entreprises qui pressent leurs salarié.e.s comme des citrons (le « turn over » du personnel dans les entrepôts d’Amazon est au minimum de 25% par an), et mettent tout en oeuvre pour minimiser au maximum leur contribution à la collectivité, laissant le soin aux « citronné.e.s » de financer les infrastructures et services pourtant indispensables à leur « business ». Comme si un camion d’Amazon usait moins l’asphalte que la Twingo d’un.e de ses salarié.e.s…

Il y a comme un parfum de Mai 68, mais en Mai 68, le monde était simple. Il y avait les paysans en paysans, les ouvriers en bleu de travail et les bourgeois en costume-cravate, avec en sus les femmes à la maison, bourgeoises comme prolétaires. Il y avait deux blocs à l’échelle du monde, l’Est et l’Ouest, et deux blocs sur l’échiquier politique de la France, la Gauche et la Droite. Chacun était bien identifié et chacun bien à sa place. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Un Mai 68, mais pour faire quoi, pour quel idéal? La Gauche française, dans son ensemble, n’a pas su dessiner une alternative au néo-libéralisme qui s’impose grâce à la mondialisation. L’extrême-gauche se compromet de nouveau avec la violence, comme si elle n’avait rien appris des leçons du 20 ème siècle, et fait le lit du communautarisme religieux. Mélenchon joue clairement une partition nationaliste et ce n’est pas à son honneur. On en regrette le Mélenchon de la présidentielle de 2012, celui qui avait un vrai programme européen, sérieux et à gauche, qui aurait dû être celui des Socialistes. Une autre Gauche, celle qui prend son parti du néo-libéralisme par résignation ou conviction, a naturellement rejoint Macron. Ce qui reste entre les deux n’est toujours pas défini.

Mai 68 était un cri de révolte, mais aussi un cri d’espoir. La révolte est toujours là, mais où est l’espoir? La question de l’espoir nous est posée d’une drôle de façon. Dans l’exaltation propre à la jeunesse, prompte à s’enflammer pour une cause qui la transcende, des enfants de la République prennent les armes contre elle, comprennent que l’on puisse commettre des crimes de masse, quand ils ne rêvent pas d’en commettre eux-même. Ô rage, ô désespoir, notre vieille nation n’a donc tant vécu que pour subir cela? Qu’avons-nous fait pour mériter ça? Ou plutôt, pas fait pour en arriver là? Si, par soif d’absolu et de justice, de jeunes françaises et français s’engagent dans la voie mortifère du terrorisme par fanatisme religieux, c’est bien que Daech leur offre un idéal, donc un rêve, que la République et sa magnifique devise ne leur offre plus. Ou pas. Peu, plus ou pas, comme on voudra, en tout cas, il y a un problème.

À défaut de rêve français, nous avons un héros français, le Lieutenant-Colonel Beltrame. « Un Héros Français » est la formule qui a été reprise en boucle et fait toutes les « Unes ». Il y a quelques années, les médias auraient titré « Un Héros », tout court. Pourquoi ce besoin d’ajouter « Français »? Là aussi, c’est les profondeurs du pays qui nous le disent: nous avons besoin de nous retrouver, de sentir entre nous de l’empathie et de la bienveillance, de nous sentir liés pour le meilleur face au pire, et donc de marquer notre communauté: nous sommes français et solidaires, jusqu’au sacrifice suprême, comme l’a montré cet officier.

France, douce France, drôle de France. Quand frappent les ténèbres, d’un geste héroïque la lumière surgit. Dans cet éclair, s’illumine notre besoin de nous rassembler, notre besoin d’unité, notre foi dans la force de l’amour contre la violence. Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse. Principe de base. De cette baie de lumière qu’est notre volonté de faire face ensemble, tous ensemble, au terrorisme, pourrait naître un acte fondateur. Hélas, les gestes héroïques sont comme les comètes, ces boules de lumière dont on ne voit vite plus que la queue. Il y a besoin d’unité, mais nous allons à la fracture.

Un point, c’est un point. Deux points qui sont reliés forment une ligne. Plein de points qui se suivent aussi. C’est valable en géométrie, comme en politique. L’empreinte de l’exercice jupitérien du pouvoir à la Macron, c’est l’autorité à la limite de l’autoritarisme. Un mélange de bonapartisme pour la direction de l’État et de Napoléon III pour la relation avec les entreprises. Celles-ci sont choyées. Pour le reste, la communication est verrouillée et les journalistes accrédités à l’Élysée maltraités. Les élu.e.s locaux sont méprisé.e.s. Tous les directeurs centraux d’administration, les reconduits comme les nouvellement nommés, sont convoqués pour un entretien avec le Président, qui cadre leur mission. Le même qui a réduit drastiquement les effectifs des cabinets ministériels, affaiblissant ainsi les Ministres en les rendant plus dépendants desdits directeurs* d’administration centrale (*ce sont le plus souvent des hommes), tout en prenant directement la main sur eux, par devers ses propres ministres. Machiavélique !

Face aux mouvements sociaux dans les transports, Macron risque de faire la même erreur qu’un autre également sorti de la cuisse de Jupiter, Alain Juppé, et se raidir dans ses bottes. Quelque part dans l’inconscient des néo-libéraux, il y a toujours la mémoire de Margaret Thatcher brisant la grève des mineurs et de Ronald Reagan faisant de même avec celle des contrôleurs aériens. Alain Juppé avait fait le pari que les parisien.ne.s et banlieusardes fatigué.e.s par des heures de marche à pied quotidienne pour aller travailler, finiraient par se retourner contre les grévistes des transports. Il avait sous-estimé le capital de sympathie dans l’opinion pour le mouvement social, pas tant pour ses revendication que par défiance à l’égard du pouvoir en place.

Juppé n’a pas vu venir un autre truc, tout bête: pour faire face à cette galère quotidienne, les gens se sont mis à s’entraider. À proposer du co-voiturage ou un hébergement Avec un casque, à chaque feu-rouge, vous trouviez un deux-roues prêt à vous emmener. Il faisait froid, on pouvait marcher des kilomètres et il y avait une super ambiance. En galérant ensemble et en s’entraidant, les gens se sont mis à se parler. Ce mouvement qui a duré plus de trois semaines aurait pu durer des semaines encore, sans que la population ne s’en prenne aux grévistes. Se parler? N’est-ce pas comme cela que Mai 68 a commencé ?

Malik Lounès

Président de l’association LOLitik, rédacteur du blog de la Bise de Malik

 

 

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