Il y a eu un « blanc », de ceux qu’on appelle « se prendre un four » au théâtre. Le Président de la République Française se redresse sur son pupitre. Puis un applaudissement retentit, acharné, comme pour remplir l’immense hémicycle du Parlement européen à Strasbourg. Il l’est pourtant déjà à ras-bord avec les parlementaires présents au grand complet, silencieux. Un silence pesant, encore alourdi par cet applaudissement forcé.

Pourtant, à l’expression des visages des plus fédéralistes des élus européens, on voyait bien que les mots prononcés jusque là par le Président français les revigorait, leur faisait du bien. Il faut dire qu’il a martelé tout au long des quinze minutes d’un discours dense truffé de propositions et d’engagements, un concept qui touche profondément nombre de députés européens: la souveraineté européenne! C’est avec ça qu’Emmanuel Macron espère tout déchirer aux élections européennes de 2019.

Le souci de ce « grand blanc », c’est qu’il survient à l’énoncé par le Président de ce qui est le pilier de sa stratégie européenne. Certes, le sujet qu’il vient d’évoquer ne concerne qu’une partie des parlementaires réunis, puisqu’il touche à l’euro, monnaie partagée par seulement dix-neuf pays parmi les vingt-sept que compte l’Union. Lors de ses précédentes et marquantes interventions sur le sujet, il utilisait un langage simple et direct. « Il faut doter la zone euro d’un parlement et d’un budget, ainsi que d’un ministre des finances ». Clair et net. Là, à Strasbourg, c’était plus elliptique, pas loin du langage codé. Il leur a parlé de la « mise en place d’une capacité budgétaire favorisant la stabilité et la convergence dans la zone euro ».

Convergence de qui, de quoi? Cela a peut-être effrayé les élus. Ou alors, ce « blanc » est peut être dû à des traducteurs peu familiers de « la pensée complexe »? Ou encore, peut être que tout le monde a parfaitement compris le propos du Président, comme tout le monde a parfaitement compris qu’il s’est enlisé dans la voie qu’il a lui même tracée? Dès lors, il aurait été curieux d’applaudir un rétropédalage camouflé dans le langage abscons que chérissent tant les technocrates.

Le Président a continué de décliner son concept de « souveraineté européenne » sur différents sujets. L’Union est une union, comme son nom l’indique, rappelle-t-il, avec ses mots, «il y a des différences, mais nous ne devons pas pour autant nourrir les divergences. Le sens même de l’aventure européenne, c’est celle d’une convergence accrue ». Constat: sa stratégie européenne relève de la méthode Coué. Qui lui a raconté que la Pologne et la Hongrie voulait participer à une « aventure européenne »? Pour ces deux pays, mais ce n’est pas les seuls, l’UE est un supermarché et un distributeur automatique de billets. C’est Emmanuel Macron lui-même qui l’a dit et en tant que Président de la République Française, devant tous les chefs d’Etat européens réunis en sommet officiel.

En réalité, avec ces deux pays, mais peut-être aussi ou bientôt avec d’autres, la divergence est au coeur de ce qui nous fait, puisqu’elle porte sur les valeurs. Pour entrer dans l’Union, la Pologne et la Hongrie ont dû souscrire à des conditions drastiques sur le respect de l’Etat de Droit et du pluralisme démocratique. Ils les ont acceptées, puis s’y sont conformé. Jusqu’à ce que Polonais.e. et Hongrois.e.s votent pour des dirigeants qui racontent que l’Union européenne, c’est la fin des Saintes Valeurs Chrétiennes, l’invasion musulmane à l’instigation des juifs, etc… tout en encaissant les subventions. Ces gens-là sont élus avec des scores canon, et nous aurions une « aventure commune » avec les peuples qui les portent au pouvoir? Vraiment?

Avec d’autre pays, les divergences ne portent pas sur les valeurs, mais sur le fait d’avoir un projet commun, à défaut d’une « aventure européenne ». En faisant le choix du dumping fiscal comme moteur de leurs économies, les Pays-Bas, l’Irlande et le Luxembourg indiquent clairement que la situation actuelle leur va très bien. Ils n’ont aucune envie d’entrer dans des processus intégrateurs où, tôt ou tard, ils laisseraient nécessairement des plumes sur la question.

Sur le fond, Macron a raté le coche européen au moment de son investiture. À l’ENA, on apprend a respecter les traditions, les cadres, les procédures, ce qui est. Même quand on prétend vouloir tout bousculer, c’est dur de totalement s’affranchir de cette culture. Il a donc fait classique. Benoîtement, il est allé se fourvoyer avec l’Allemagne, dans un traditionnel tête-à-tête. Depuis, les législatives allemandes ont eu lieu et la nouvelle coalition tient du magasin de porcelaine. Ce qui n’incite pas la Chancelière au mouvement, encore moins à l’audace. Sans l’Allemagne, le poids de la France n’est pas le même L’affaiblissement politique d’Angela Merkel renforce Macron et a pour paradoxal effet d’également l’affaiblir. Il lui permet de devenir la figure de proue, pour ne pas dire l’incarnation politique du Vieux Continent sur la scène mondiale, mais il se retrouve isolé au sein de l’Union.

C’est d’autant plus benêt que son prédécesseur avait mis en place avec l’Allemagne une nouvelle cabine de pilotage pour relancer l’Europe, en formant un quatuor avec l’Italie et l’Espagne. Et en se passant de l’avis des pays dont ce n’est pas l’intérêt. Si lors de son investiture, son premier acte avait été l’organisation d’un dîner des chefs d’état de nos quatre nations, en indiquant clairement qu’il ferait vivre ce cadre mis en place par François Hollande, sa parole pèserait d’un autre poids aujourd’hui. Bien que la situation se soit beaucoup compliquée depuis cet acte symbolique manqué, notamment avec le résultat des élections italiennes, cette option reste une planche de salut pour le président français, tant que sa voix porte encore.

Macron a conclu son intervention devant le Parlement européen par des mots très forts contre le nationalisme. Il a rappelé le spectre de la guerre qui l’accompagne, et son prix, celui du sang versé de millions d’humain, celui qui a plus qu’abreuvé sa picarde terre natale et familiale. Cette mémoire est sans doute la raison de son profond engagement pro-européen. Pour tout.e vrai.e Humaniste, lutter contre le nationalisme est plus qu’une nécessité. C’est une obligation. Pour gagner, il faut un large mouvement pro-européen. Comment créer une adhésion réelle, profonde, populaire en un mot, en commençant par braquer un flingue sur la tempe des gens? C’est le sentiment que donne l’Europe aujourd’hui à des citoyen.ne.s qui ont le sentiment qu’elle ne les protège pas assez des ravages du néo-libéralisme, voire qu’elle en est le cheval de Troie. Il faut en inventer une autre. Hollande avait ouvert une voie, Macron l’a refermée. Peut-être saura-t-il la réouvrir? Ou d’autres sauront-ils le faire à sa place, en France ou chez un de nos trois voisins? L’avenir le dira.

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