Juliette est un petit bout d’étudiante sur le plateau LCI de la nouvelle émission de David Pujadas, entourée de cadors, notamment Robert Ménard. Il est question de l’évacuation manu militari des étudiants de la fac de Tolbiac par les CRS le matin même. On la voit menue, on pourrait la croire fragile. Dès qu’elle parle, on est rassuré. Pour elle. Et très inquiet pour nous-même. Déterminée, sectaire et dogmatique, c’est la réincarnation de Pol-Pot.

On croirait une militante d’Act Up, toute droit sortie des années 80. Même code vestimentaire très masculin, en noir des pieds à la tête, un slogan « Rage agains’t » barrant sa poitrine. Même phraséologie, avec des codes de langage et des mots-clés que l’on reprend en boucle à chaque intervention, même langage corporel, très « attention, je suis en colère ».

Autour d’elle, il n’y a que des gens qui ont le double de son âge. Les propos qu’elle tient les sidèrent, au sens littéral du terme. Ils en restent sans voix. Elle vient de leur expliquer la tenue à la fac de Tolbiac de réunions  « non-mixtes », excluant les personnes « non-racisées », comprendre « non victime de racisme », soit  « les blancs », le fait d’être un mâle étant une circonstance aggravante.

En fait, elle leur débite la logorrhée des Indigènes de la République. Il y a en France un racisme « systémique d’Etat », qui fait qu’un mâle blanc « non-racisé » quinquagénaire avec 400 mots de vocabulaire, chômeur « scotché » dans une cité HLM du fin fond de l’Oise, aurait plus de pouvoir en France qu’une jeune femme « colored people racisée », diplômée de l’enseignement supérieur, cadre-sup ou profession libérale, résidant dans Paris intramuros. Ce n’est pas une caricature, mais bien ce qu’expriment les Indigènes de la République.

Sous la pression de Robert Ménard, elle reconnait qu’il peut y avoir du racisme anti-blanc. Simplement, il ne ferait pas « système ». Il y aurait en France, selon les Indigènes, un « racisme d’Etat ». Nous vivrions dans un système d’Apartheid, qui ne dirait pas son nom. Après tout, eux-même s’appellent bien « Indigènes de la République », alors qu’ils ne sont pas républicains…

Dans leur univers, ce qui fait la pertinence d’une idée, ce n’est pas l’idée en soi, mais l’identité de celle ou celui qui la porte. C’est la primauté du  « vécu » sur la rationalitée. Plus tu appartiens à une « catégorie dominée », plus ta parole devient vérité. Si tu es une femme, pauvre, jeune, noire, de confession musulmane et homosexuelle, tu peux raconter n’importe quoi au nom de la souffrance associée à chacune de tes catégories, personne ne te contredira.

Il faut toutefois préciser qu’il y a les « Bounty », noir dehors, blanc dedans. Des traites, en quelque sorte. Mais alors, qui décide de qui est « Bounty » et qui ne l’est pas? Quid des métis? Comment fait-on la part entre sa moitié « racisée » et sa moitié « non racisée »? En fait, ce n’est pas très compliqué. Soit, comme Juliette, vous adhérez à leur délire « racialiste » sans réserve et vous êtes un héros. Soit ce n’est pas le cas, et vous êtes un.e vendu.e au système, que l’on peut donc éliminer sans pitié, déjà des réunions « non-mixte », si d’aventure il vous venait l’idée saugrenue d’y aller. « C’est nous qui décidons de qui est juif », comme dirait Himmler…

Ils assignent chacun.e à son apparence, mais ne sont pas racistes, puisqu’ils défendent des victimes du racisme. Des victimes, pas les victimes. Lutter contre le racisme, ce n’est pas défendre celles et ceux que l’on reconnait comme ses proches. Cela s’appelle du communautarisme. Lutter contre le racisme, c’est défendre celles ou ceux avec qui on partage peu ou rien, qui sont différents. Malheureusement, le MRAP, sous l’impulsion de feu son président Mouloud Aounit, a apporté une caution antiraciste à cette définition communautariste de la lutte contre le racisme, et la Ligue des Droits de l’Homme est ambivalente sur la question.

De façon pernicieuse et insidieuse, cette rhétorique véhicule « à l’insu de son plein gré » une symbolique extrêmement dangereuse, qui consiste à opérer un glissement du symbole du dominant, « l’homme blanc de plus de cinquante ans », à priori « Gaulois », au Juif, en en faisant le symbole du dominant chez les dominants, donc le dominant absolu, donc l’ennemi tout aussi absolu. Ce glissement est nourri par tous les poncifs antisémites des XIX ème et XX ème siècles, les juifs sont riches, les juifs tiennent les médias, les juifs manipulent la politique, les juifs dominent le monde, allègrement répandus de concert et sans retenue par les islamistes, les identitaires et la mouvance gauchiste. Cette image du Juif au-dessus de tous « coagule » dans l’esprit d’une partie de la jeunesse des banlieues avec le sentiment de subir un « deux poids, deux mesures » permanents, y compris jusque dans la drogue, puisque celle des « Gaulois », l’alcool, est légale, quand celle de leurs ancêtres, le cannabis, est prohibée…

Mireille Knoll, modeste retraitée à 800€ par mois vivant en HLM dans un quartier populaire a payé de sa vie l’idée perversement diffusée qu’elle avait nécessairement quelque chose d’intéressant à lui voler puisque juive, tout comme Ilan Halimi, désargenté également, mais juif aussi. Ce ne sont pas des victimes de Daech, seulement et uniquement de l’antisémitisme et de la crasse bêtise. Des juifs de condition modeste, il y en a pourtant des tours entières à Sarcelle, Créteil, Les Lilas, à Paris 19 ème et dans bien d’autres villes populaires.

L’antisémitisme a au moins une vertu, celle de réconcilier des ennemis censés être irréductibles. Il suffit qu’Israel fasse une connerie à Gaza, pour que gauchistes, islamistes et fascistes blancs-européens se déchainent sur les réseaux sociaux, dans la même haine, avec les mêmes arguments, largement puisés dans les mêmes références antisémites du siècle dernier. Et c’est bien là le problème que pose la tribune de Philippe Val signée par 300 intellectuels hémiplégiques. Un antisémitisme peut en cacher un autre, il ne faudrait pas crier au loup islamistes, en oubliant la hyène identitaire et le lycaon gauchiste… À l’arrivée, le résultat sera le même, ils vous boufferont pareil.

À l’hémiplégie des uns répond la schizophrénie des autres, celles de ces responsables religieux musulmans qui se disent laïques, à l’image du recteur de la mosquée de Paris, qui a déclaré que l’antisémitisme et l’islamophobie sont les mêmes maux, qu’il faut combattre avec la même vigueur. Sauf que ce ne sont pas les même maux, plutôt une histoire de mots.

En France, on a le droit de critiquer un corpus idéologique, ce qu’est une religion, mais pas ceux qui le porte. Attaquer la religion, c’est attaquer les idées, pas les gens. Les militants islamistes vous rétorquent que si l’on a le droit d’être islamophobe, alors, on a le droit d’être « judéophobe ». Judéophobe non, c’est de l’antisémitisme. « Judaismophobe », oui, car c’est de l’athéisme militant, comme le pratiquait Karl Marx, juif de son état.

Les tenants d’un Islam ouvert à la modernité et au monde, qui ne craint pas le dialogue philosophique et la dialectique, seraient bien avisés de remettre la mosquée au centre du Douar, en arrêtant de cautionner cette idée que déclarer « j’ai la phobie de la religion et de l’Islam en particuliers » soit assimilé à du racisme anti-musulman. Surtout si en même temps l’on déclare « mais comme pour ma propre liberté, je me battrais pour que les musulmanes et musulmans puissent pratiquer en toute tranquillité ». C’est si difficile que ça? Ne voyez-vous pas que cela enlèverait une épée de Damoclès que vous suspendez vous-même au-dessus de vos têtes en donnant un atout-maitre aux plus rétrogrades et conservateurs de votre communauté religieuse?

Juliette fait valoir que les réunions « non-mixtes entres personnes racisées » ne concernent que quelques ateliers et que les grandes AG accueillent tout le monde, sans distinction (encore heureux…). Elle ne comprend pas que l’on se focalise là-dessus, alors que pour elle, c’est marginal. Tout comme elle ne voit pas ses propres contradictions, comme celles de prétendre lutter pour une société plus juste et plus égalitaire, tout en assignant à chacun.e une étiquette pour mieux vous ranger dans des boites que l’on hiérarchise.

Elle dit que le racisme en France a toujours existé et, que de toutes les façons, il existera toujours. Peut-être, chérie, mais pas au même degré et de façon légalisée. Hier était pire qu’aujourd’hui, et on ne voit pas pourquoi demain ne serait pas meilleur, alors que le Droit, la Loi et les mentalités ne cessent de faire reculer toutes les discriminations, quelques soient leurs victimes, français.e.s « coloré.e.s », homosexuel-les, personnes malades ou handicapé.e.s, etc.

En fait, Juliette est une desperados de la politique, et c’est cette désespérance qui permet la progression de la vision des Indigènes de la République. Il y a la réponse politique globale à un système capitaliste néo-libéral inique, qui creuse les inégalités pour enrichir une poignée de nantis, tout en détruisant la planète. En son absence et alors que s’affaiblissent les protections collectives misent en place depuis les « Trente Glorieuses », les individus reviennent aux protections grégaires, la famille, le clan, avec la peur et le rejet de ceux qui n’en font pas partie.

Changer le système pour mieux est une affaire de progressiste, donc particulièrement de la Gauche, puisqu’elle se définit elle-même ainsi. Cela tombe bien, puisqu’elle est en train d’élever une vipère en son sein qu’il va falloir tuer, mais sans attendre la production d’une alternative globale au capitalisme mondial. La confusion est la meilleure alliée de l’antisémitisme, il faut donc commencer par clarifier.

Être antisioniste n’est pas être antisémite, mais l’antisionisme est très pratique pour faire de l’antisémitisme sans craindre les foudres de la loi. Que celles et ceux que l’amalgame choque commencent par balayer devant leur porte. Qu’ils s’opposent à la politique de l’Etat israélien avec des gens propres, des arguments propres et des moyens propres, « propre » étant entendu dans les deux sens du terme: ils doivent couper les branches avec les antisémites qui utilisent la cause palestinienne pour leurs propres objectifs. Est-ce un hasard si les antisémites islamistes, gauchistes, fascistes, nazis ont pour caractéristique commune d’être anti-républicains?

Ensuite, puisque la concurrence mémorielle est un bon carburant du communautarisme, sans cesse rappeler à nos enfants que si l’esclavage des Noirs est un crime contre l’Humanité, ce n’est pas un génocide, soit selon la définition la « destruction méthodique d’un groupe humain ». Les esclaves africains ne sont pas mort par « destruction méthodique », mais par « exploitation systématique ». On ne les a pas massacré parce que Noir, mais tué à la tâche pour gagner de l’argent. C’est en cela que l’Holocauste appartient à la mémoire de toute l’Humanité, et que l’antisémitisme n’est pas une affaire de juifs, mais de toutes celles et ceux qui refusent que l’on puisse être persécuté au nom de son appartenance à un groupe, quelqu’il soit.

Enfin, il faut mettre un terme à la porosité de la Gauche à l’antisémitisme d’extrême-gauche. Sur ce front, il y en a au moins deux qui ont une responsabilité particulière au prorata de leur poids politique respectif, Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon. De par leur implantation dans la jeunesse, ils sont en première ligne. Comme la Droite a su le faire en son temps avec le FN, il leur appartient de dresser un cordon sanitaire avec l’antisémitisme gauchistes. Pour vivre, les valeurs philosophiques, politiques, éthiques et morales doivent réunir au moins deux conditions, être énoncées et mises en pratique. Les deux sont indissociables. Le 20 ème siècle nous a appris que quand on les dissociait, quand au nom de la fin que l’on poursuit, on adopte des moyens contraires à ses propres valeurs, on change de nature, d’identité politique et de valeurs. Mélenchon et Hamon sont des Républicains, démocrates et humanistes. On compte sur eux pour engager ce combat, ensemble, pour les valeurs qui nous rassemblent.

Cela commence sur le terrain. De toutes les Universités occupées, remontent les mêmes bruits. C’est sympa et très « peace and love », du moins tant que tu es « dans la ligne ». Sinon, c’est crachats, insultes, jets d’objets et de liquides divers, bousculades, puis expulsion physique. Les militants étudiants « Insoumis » et « Génération Hamon » doivent faire respecter la liberté de parole et l’intégrité physique des contradicteurs de l’extrême-gauche dans le mouvement étudiant. Juliette est très « mimi », mais on ne courre pas derrière Pol-Pot, tout comme on ne lui ouvre pas la porte. On l’éradique. Sans haine, ni violence, mais avec une idée, l’humanisme en toutes circonstances, face à n’importe quel problème, quelque soit la couleur de peau, la consonance du patronyme, la religion pratiquée, ou justement le fait de revendiquer de ne pas en avoir. Car, à sa façon, Julie illustre le mal du siècle, celui qui nous guette: la déshumanisation.

NDLR: En 2015, Roger Benguigui, Secrétaire Général de la Licra à l’époque et à qui il faut rendre hommage pour sa prescience, me commande un rapport sur les Indigènes de la République, que je ne connaissais que vaguement avant de réaliser ce travail, Tariq Ramadan et le mouvement antiraciste (en clair, le MRAP et la Ligue des Droits de l’Homme). En rendant mes conclusions, je lui ai dit que les Indigènes étaient tellement délirants avec leurs théories « racialistes » qu’ils ne pouvaient que rester marginaux. Trois ans plus tard, il faut bien reconnaitre que leurs idées se diffusent comme des métastases et que j’ai gravement sous-évalué le danger.

 

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