Municipales 2020, la bataille de Paris a commencé

C’est tendu. Cela se voit aux expressions des visages et à la raideur des corps de la bonne soixantaine de personnes présentes. Une semaine auparavant, le 24 avril, un mail est tombé, comme un coup de massue. Le maire socialiste du 13 ème arrondissement, Jérôme Coumet, a décidé de quitter le Parti et veut s’en expliquer devant les militant.e.s. Une assemblée générale des deux sections socialistes de l’arrondissement est convoquée. La surprise est telle que l’on se demande quelle mouche a bien pu le piquer.

Le maire a la cinquantaine, exerce son mandat depuis 11 ans, a été réélu deux fois haut la main, après avoir été pendant six ans la cheville ouvrière de la précédente équipe municipale, dont il était le numéro deux. C’est un « vrai » maire, de ceux qui ont un lien charnel avec le territoire et la population qu’ils administrent. Ce lien est l’essence du mandat, tellement la charge est lourde. Pour un.e maire qui fait vraiment son boulot, compter une bonne soixantaine d’heures par semaine et quasiment pas de week-end de libre dans l’année. C’est un sacerdoce.

Jérôme Coumet est un bon maire, encore récemment primé pour son engagement en faveur du « Street Art ». Des tour-opérateurs touristiques organisent même des circuits autour des Graffiti et autres fresques urbaines du 13 ème. Son départ est un coup dur. Il faut des années pour former un élu de son niveau.

Il entame son laïus, sur un ton neutre, presque las, où transparaît pourtant son émotion. On sent que l’exercice est difficile. C’est une histoire de trente ans qui se clôt. Il ne peut s’empêcher de parler de « vieux couple » pour décrire sa relation au P.S. Quitter son parti, c’est aussi rompre avec des personnes qu’il connait depuis longtemps. D’ailleurs, il ne dit pas qu’il rompt les amarres pour rejoindre un autre parti, mais qu’il se met en retrait. On ne sait donc plus quel est son port d’attache.

Il dit sa foi en la social-démocratie et son scepticisme quand à la capacité du P.S à la régénérer. Mais quelle force en serait capable, alors? Il parle de son mal-être durant des années, faute de clarification sur la question, ainsi que sur l’Europe. Mais ça, c’était dans le « monde d’avant », quand le P.S comptait encore dans ses rangs et Manuel Valls et Benoit Hamon. Autant dire qu’en temporalité politique, cela remonte à Mathusalem. Il parle du congrès, dont on comprend que de son point de vue, il n’a pas été à la hauteur. C’est curieux quand on sait que le vainqueur est le candidat qu’il a soutenu. C’est un peu comme s’il disait, « mon candidat au Congrès a gagné au-delà de toutes espérances, donc je me barre ». Curieuse logique.

Ce n’est pas que ce soit confus, mais ce n’est pas clair. Ça ne tient pas, il y a quelque chose qui cloche. C’est flou. Il y a un loup. Et pourquoi maintenant, tout d’un coup, dans une période morcelée par les ponts et les congés scolaires, sans raison apparente et presque sur la pointe des pieds?

Les vraies raisons sont ailleurs. S’agissant d’un maire, l’esprit se tourne vers les municipales et s’agissant de Jérôme Coumet, vers son mentor, Jean-Marie Le Guen, ex-député du 13 ème et ex-ministre, maitre tacticien, s’il en est. Là où d’autres peuvent mettre au mieux deux fers au feu, lui t’en met cinq. Avec un art consommé du coup tordu et du coup en bande, il maintiendra toutes les options ouvertes, jusqu’au dénouement. Lors de la campagne présidentielle, il est allé au charbon pour Macron, n’hésitant pas à pilonner en média le candidat du Parti Socialiste, tout en restant membre de ce dernier. Tactique, tactique… Il ne cache pas son ambition de devenir maire de Paris.

Manifestement, Jérôme Coumet prend sa décision de « mise en retrait » contraint et forcé. Il ouvre une fenêtre de tir pour se mettre sur une nouvelle orbite, mais ce n’est pas son calendrier. Il a dû l’accélérer, mais que s’est-il passé pour qu’il s’y résigne? Le fait politique majeur de ces dernières semaines est le lancement par le Président de la République de l’An II de son mandat, avec sa séquence médiatique en trois temps, d’abord Président-câlin à TF1, puis trois jours plus tard, Président-boxeur avec Plenel et Bourdin, et enfin deux jours après, Président-leader avec son discours devant le parlement européen.

Beaucoup de commentateurs n’ont pas vu le lien entre les deux premiers temps de la séquence et le troisième qui en est la conclusion. Cela oriente l’analyse vers le passé et le présent, le pilotage de l’exécutif dans une période sociale agitée, alors qu’Emanuel Macron a aussi balisé l’avenir en lançant la campagne électorale des européennes. Il en a planté le décor. En substance, il a dit aux électrices et électeurs qu’elles et ils avaient le choix entre seulement deux options, un vote extrémiste que l’on pourrait aussi qualifier de nationaliste, avec Mélenchon et Le Pen, ou lui. Et entre les deux, là où le Parti Socialiste est coincé, point de salut.

En quoi cette séquence pour les européennes de 2019 pourrait concerner les municipales de 2020 et Jérôme Coumet, devez-vous vous demander? La réponse est simple: Paris n’est pas la France. À Paris, aux élections locales, le vote est beaucoup plus « politique » qu’ailleurs. On vote avant tout sur la base d’une étiquette et d’une identité, plus que sur la personnalité des candidats. Ailleurs et même juste à côté de Paris, en Seine-Saint-Denis par exemple, vous avez des villes comme Drancy ou Epinay-sur-Seine où l’électorat vote massivement à Gauche à la présidentielle, tout en votant tout aussi massivement pour un candidat de Droites aux municipales. À Paris, un tel cas de figure est beaucoup plus compliqué à obtenir, pour ne pas dire impossible.

À partir de là, les choses s’enchainent simplement. Les européennes vont « fixer » les identités politiques. L’objectif des « macronistes » est d’être hégémonique à cette élection pour prendre la main sur un électorat parisien composé majoritairement de classes moyennes pro-européennes, intégrées au « système », ouvertes à la mondialisation, et déboulonner ainsi définitivement un Parti Socialiste jusque là référent pour ces électrices et électeurs. À Paris, les européennes sont le premier tour de l’élection municipale et la bataille est d’ores et déjà engagée. Dans l’hypothèse d’une large victoire des « Macron », de nombreux rats quitteront le navire de la majorité municipale socialiste dans l’espoir de sauver leur peau l’année suivante.

S’il y a bien une Anne qui voit venir, c’est la Maire de Paris, et c’est des ennuis. Entre ceux qui sont déjà partis chez Macron comme Julien Bargeton, ex-adjoint au maire socialiste qui, comme par hasard, a plus que durci le ton lors de la dernière séance du Conseil de Paris et ne manque pas l’occasion de travailler les contradictions de ses ex-camarades, ceux qui sont « Macron » depuis le début tout en étant dans l’équipe municipale, comme l’emblématique Jean-Louis Missika, maire-adjoint  apparenté P.S doté d’une délégation à rallonge dans des domaines aussi stratégiques que l’urbanisme ou l’attractivité économique, ceux qui sont encore au P.S tout en rêvant de la planter à l’instar d’un Jean-Marie Le Guen, Anne Hidalgo est quasiment dans une situation de majorité relative tout en non-dit. La « mise en retrait » de Jérôme Coumet va ajouter encore au délitement de son assise.

Jusqu’à présent, Anne Hidalgo applique le principe du Président Mao qui est de compter sur ses propres forces. Elle reste à distance de la politique nationale en centrant ses interventions sur son action municipale. Elle s’est gardé de se mêler du dernier congrès du P.S, ne faisant que le minimum syndical requis. Elle compte sur son bilan et la dynamique des Jeux Olympiques 2024 pour être en tête au premier tour à la municipale de 2020, afin d’avoir ensuite la main pour composer sa future majorité et assurer ainsi sa réélection.

L’élection européenne est une épée de Damoclès sur cette stratégie. Elle va accélérer le processus de décomposition-recomposition des appareils partisans. Elle est donc la « Mère de toutes les batailles ». Macron l’a bien compris. Aussi, il n’est pas dit que dans cet entre-deux tours, les choses se passent classiquement. En imaginant que sur son nom, Anne Hidalgo puisse compenser un effondrement du P.S aux européennes pour être en tête au premier tour de la municipale, sera-t-elle pour autant en capacité de forcer au rassemblement derrière elle pour remporter le second tour?  Elle devra négocier sur sa Gauche, notamment avec des Insoumis qui ne rêvent que de tailler des croupières aux socialistes, ou sur sa Droite, avec des « Macron » qui veulent lui faire la peau. Par le jeu des alliances et des trahisons, l’inimaginable est envisageable, elle pourrait se retrouver coiffer sur le poteau.

Un des grands attraits de la politique, c’est de vous permettre de jouer simultanément aux Echec pour la stratégie, au poker pour des coups qui peuvent s’avérer foireux et au jeu de Go pour contingenter l’adversaire et l’amener là où vous l’avez choisi. Dans la donne telle qu’elle est à Paris, les « joueurs » vont pouvoir s’éclater. On les envierait presque.

Article en exclusivité sur le blog de la Bise

 

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