« On a trois individus qui sont en train d’emmener toute une région dans une course aux armements, à la guerre. On parle de nucléaire, et nous, nous devrions rester sans rien faire? » s’exclame un chroniqueur sur le plateau de France Info*. « Ce que vient de dire le président Macron est extrêmement important » poursuit-il, « Il y a la question du leadership politique et il y a la question de notre souveraineté. Peut-être que pour la première fois effectivement, l’ordre américain va être contesté par l’Europe, parce que pour la première fois les Etats-Unis sont dirigés par un mec un peu barge, qui est en train de nous emmener dans n’importe quoi. On ne pourra pas suivre n’importe comment et à n’importe quel prix. Il va falloir que l’on réagisse, contraints et forcés, mais que l’on réagisse ».

Avant que ses invités ne s’écharpent, France Info avait ouvert son journal sur une déclaration du Président de la République Française, en réaction à l’annonce faite la veille par le président américain du retrait des Etats-Unis de l’accord signé avec l’Iran en matière de nucléaire. « C’est désormais à l’Europe de garantir l’ordre mondial » énonce-t-il, et le speaker d’enchainer sur une information guère rassurante, l’Arabie Saoudite prévient que dans l’hypothèse où l’Iran le ferait, elle se dotera elle aussi de l’arme atomique.

On sait que l’engagement de Donald Trump contre l’Iran est guidé pour l’essentiel par sa volonté de cajoler les ouvrier.e.s américain.e.s qui fabriquent les armes qu’il vend par centaines de milliards de dollars à ses alliés arabes. On se demande alors combien la vente d’armes nucléaires par les U.S.A à l’Arabie Saoudite garantirait d’emplois aux Etats-Unis. Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Après tout, la seule vraie puissance militaire parmi les pays sunnites de la région, c’est l’Egypte, et le potentiel politique de la détention de l’arme nucléaire ne joue à plein qu’adossé à une forte armée conventionnelle. La tentation sera grande de filer l’arme nucléaire aux égyptiens en complément des saoudiens. Ce sera autant d’emplois de « class workers » américains financés pour des années, dont celle de la prochaine présidentielle U.S…

Sur le plateau de France Info, la question est de savoir si l’Europe peut passer outre au diktat Yankee, sachant qu’aucune entreprise européenne ne s’exposera aux milliards de dollars d’amendes que pourraient faire pleuvoir sur elles les autorités fédérales américaines, auxquels pourrait s’ajouter la saisie de leurs actifs aux Etats-Unis.

Mais qu’est-ce que «  l’Europe»? Tout le problème est là. Dans cette crise, elle est incarnée par un curieux attelage. Dans la négociation de l’accord sur le nucléaire, l’Europe est représentée par ses trois premières puissances économiques, l’Allemagne, l’Angleterre et la France, ces deux dernières étant aussi les deux premières puissances militaires du continent, seules détentrices de l’arme nucléaire et membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Depuis le « Brexit », ce triumvirat a un côté baroque.

Dans un bras de fer, l’Américain ne comprend qu’un seul langage. Il s’appelle le Dollar. L’Europe en détient beaucoup, mais cette masse ne constitue pas pour autant une force, faute de tête de pilotage politique de l’Europe pour faire de son poids économique un élément déterminant d’un rapport de force politique avec les Etats-Unis. Notre allié d’outre-Atlantique peut s’essuyer allègrement les pieds sur notre souveraineté comme sur un paillasson, autant qu’il le souhaite, puisque c’est gratuit.

Pour l’Allemagne, l’Iran n’est pas qu’une histoire de gros sous. Avec la Turquie, elle est depuis le 19 ème siècle l’extension naturelle de cette Europe orientale que le capitalisme germanique domine et considère comme son arrière-cour. Ce mouvement a repris de plus belle depuis la chute du mur de Berlin. Au moment de la levée des sanctions qui interdisaient d’investir en Iran, le patronat allemand s’est rué sur le pays. Les délégations ont défilé au pas cadencé, suivies de près par celles de nos cousins transalpins. Eux aussi jouent gros. Les italiens ont investi massivement en Iran.

C’est la chance d’Emmanuel Macron. Vulgairement, on se dit que ce gars-là a « le cul bordé de nouilles »! Fillon réussi l’exploit de rendre une élection imperdable pour la Droite en une élection ingagnable, et le voilà Président. Alors que l’Europe craque de partout, Trump lui déverse un flot de ciment tant et si bien qu’il parvient à unir les européens, tout en filant les clés de la planète à qui veut les prendre. Emmanuel Macron n’a qu’à se pencher pour les ramasser, puisque l’électorat allemand c’est chargé de mettre hors-jeu sa Chancelière. La majorité parlementaire d’Angela Merkel est d’une fragilité de porcelaine. Et le voilà au commande de l’ordre mondial! Pour sa reconversion, il pourra toujours faire joueur de Loto.

Il a les clés du camion et il est seul au volant, sachant que nous ne sommes plus seulement dans une crise iranienne, mais aussi dans une crise de souveraineté européenne. Le problème n’est pas tant que Trump dénonce le traité avec l’Iran, même si s’en est un, que la façon dont il le fait: d’un geste impérial qui s’impose à nous, contre notre volonté et nos intérêts.

Dans le débat, France Info insère une petite interview d’Elie Cohen, un des plus éminents économistes français. Il explique de façon très claire le mécanisme des sanctions américaines, qui verrouille de fait nos secteurs financiers et énergétiques dans ce dispositif de blocus. Il sous-entend que c’est un problème insurmontable pour les européens.

« Ce que dit Monsieur Cohen est exact, mais c’est aussi de la politique » ne peut s’empêcher de s’exclamer un des débatteurs. « Nous sommes pris en otage sur une question qui n’est pas mince, puisque c’est la question du nucléaire dans une région qui est déjà explosive. Ce peut être un moment fondateur pour l’Europe. Cela suppose que la France, l’Allemagne, mais aussi l’Italie et l’Espagne, arrivent à mettre en mouvement la Chine et les Russes, en disant aux américains « vous ne pouvez-pas fonctionner de façon unilatérale en menaçant tout le monde, y compris nous, européens! » (…) France, Allemagne, Italie, Espagne, c’est le 3 ème PIB mondial, avec la Chine, ça commence à faire beaucoup. Ça permet d’avoir un rapport de force politique avec les américains et de rediscuter autrement ».

Faire entrer dans le jeu l’Italie et l’Espagne permet à Macron de faire d’une pierre trois coups.

D’abord, on ne va pas se confronter à l’Amérique sabre au clair, sans assurer ses arrières. Face à l’Oncle Sam, il faut des capacités logistiques et du répondant financier, sinon vous êtes sûr de vous faire écrabouiller.

Il faut donc renforcer le triumvirat, d’autant qu’il comprend la perfide Albion que les liens avec les cousins anglo-saxons d’outre-Atlantique peuvent amener à la trahison à tout instant. Par ailleurs, si l’affaiblissement de Merkel profite à Emmanuel Macron, elle le pénalise également. Dans la situation, il faut faire preuve de réactivité et d’audace, l’exécutif allemand en a-t-il les moyens? L’Italie et l’Espagne, avec leur poids économique, font figure d’assurance-vie. Et puis, ce ne serait que justice, puisque tous les soubresauts du pourtour méditerranéen se traduisent par des réfugiés échoués sur leurs côtes…

Il y a aussi leur rayonnement culturel, et donc leur impact politique. L’Italie est un phare pour toute la méditerranée. L’Espagne, l’est aussi pour l’Amérique latine, et là-bas, l’évocation de l’impérialisme yankee, même renommé « extra-territorialité juridique », chatouille particulièrement l’orgueil local. Europe, Chine, Russie, Amérique latine, et pourquoi pas Japon, Inde et Canada, il y a peut-être de quoi faire entendre raison à un président américain qui se moque du reste du monde.

Ensuite, autre avantage à faire monter l’Italie et l’Espagne dans la cabine de pilotage d’une crise politique majeure qui touche à la sécurité du monde, opérer une clarification salutaire au sein de l’Union européenne entre les conceptions divergentes qui s’y affrontent.

Il y a les pays de l’Est qui appartenaient au bloc soviétique. Pour eux, l’Europe est un vaste marché doté d’un distributeur automatique de billets qui vous subventionne pour que vous puissiez y participer, où vos nationaux peuvent circuler et travailler librement, ce qui rapporte un maximum de blé à leur mère patrie. Les élections y sont libres, mais portent au pouvoir des partis politiques réactionnaires, sexistes, xénophobes, homophobes, aux relents antisémites, antisémitisme parfois même exprimé publiquement par leur premier dirigeant, à l’instar du Premier ministre hongrois, Viktor Orban. L’état de Droit et la liberté d’expression y sont clairement menacés. Avec ces pays, nous n’avons pas un problème de projet de l’Union, mais un problème de valeurs fondatrices.

Il y a aussi les pays qui pour tirer leur épingle du jeu de la mondialisation, ne jouent pas le jeu de l’Union. Sont visés ceux qui équilibrent leurs budgets en se livrant au dumping fiscal au détriment des autres, soit en premier lieu la Hollande, le Luxembourg et l’Irlande. Cette dernière refuse de recevoir les treize milliards d’euro qu’Apple a été condamné par l’Union européenne à lui verser, pour avoir bénéficié d’un taux d’imposition des sociétés ridiculement bas (moins de 2%). Cette somme équivaut quasiment à cinq points de PIB irlandais. Rapporté à la France, cela ferait un peu moins de cinquante milliards d’euros, sachant que le pays peut se mettre en grève pour bien moins que ça. Largement de quoi exonérer les retraités de CSG, effacer une partie de la dette de la SNCF et d’EDF et même payer un nouveau porte-avion à la Marine. Les irlandais n’en veulent pas parce que le dumping fiscal est au coeur de leur modèle économique.

Problèmes sur les valeurs avec les premiers, divergences de projets avec les seconds, ce n’est pas avec eux que l’on peut constituer une nouvelle gouvernance de l’Europe capable de transformer notre masse économique en force politique, condition sine qua non pour faire respecter notre souveraineté à l’échelle du monde. Surtout quand il s’agit de course aux armements nucléaires à nos portes.

Enfin, cela permettrait à Emmanuel Macron de rattraper sa faute stratégique originelle, commise lors de son entrée sur la scène européenne. Le jeune président disruptif et novateur a engagé l’affaire par une marche arrière, qui s’avère quelques mois plus tard l’emmener tout droit dans une impasse et in fine, dans le mur. La faute à un orgueil mal placé, de ceux sanctionnés sans pitié par la dure réalité des affaires de la planète.

Comme un sale gosse guidé par la seule volonté de secouer la tutelle paternelle, Macron a bazardé la planche de salut que Hollande lui avait laissé, avec la mise en place par les Chefs d’Etat de nos quatre pays d’un quadriumvirat assumé pour doter enfin l’Union d’un réel directoire capable de transformer son poids économique en force politique. La méthode est radicale. Il s’agit d’aller de concert vers une intégration renforcée, avec notamment la Défense, ainsi que l’harmonisation fiscale et sociale, soit trois domaines régaliens. Le tout avec une rupture aussi fondatrice que fondamentale: la décision est prise sans se soucier de l’avis des autres pays-membres.

En terme de mariage, car l’idée est bien d’en célébrer un, la souveraineté partagée dans la corbeille revient de fait à poser les fondations de futurs Etats-Unis d’Europe de l’Ouest, hélas, sans le dire. Que ces quatre Chefs d’Etat n’eussent enfin prononcé ces quelques mots tant attendus par tous les europhiles viscéralement attachés à ce qui fait notre identité partagée, allemands, espagnols, français, italiens, soit la Démocratie, l’Humanisme, et l’Écologie. Ils forment notre ADN commun. D’un geste aussi simple que stupide, Emmanuel Macron a cassé la belle dynamique impulsée par son prédécesseur.

Le premier geste européen d’un président français fraîchement élu donne le la de la future politique européenne de la France. Il est scruté à la loupe par le gotha mondial. Au lieu d’envoyer un signal fort indiquant qu’il saurait transformer l’essai marqué par son prédécesseur, en invitant par exemple ses trois collègues pour un dîner solennel des Chefs d’Etat entre voisins, il n’a rien de trouver de mieux à faire que de revenir à la situation antérieure, en retournant en couple avec Merkel. Et la presse laudative de se pâmer devant le petit nouveau présentant si bien sur la scène internationale…

Tuer le Père, pourquoi pas, mais de-là à jeter l’héritage… Péché d’orgueil que de croire que par la seule force de son énergie et de ses mots, il allait emmener l’Allemagne dans son sillage pour l’embarquer là où elle ne veut pas aller. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le voilà dans la même situation que ses prédécesseurs. Celle du Coq Gaulois qui se heurte à la placide indifférence de l’Aigle Teuton. De temps en temps, l’aigle rappelle au coq que s’il avait moins les pattes dans la merde, il chanterait moins fort, que par conséquent, il ferait mieux de commencer par nettoyer les écuries d’Augias de son Etat dispendieux et tout le monde s’en portera mieux. Fermez le ban. Trump donne à Macron l’inestimable opportunité de le rouvrir, sauf que outre avoir perdu un temps précieux, c’est plus compliqué aujourd’hui avec l’Italie qu’au moment de son investiture.

Rien de tel qu’une bonne crise pour engager une profonde mutation, redistribuer les cartes et retomber sur ses pattes. Emmanuel Macron a les cartes en mains pour constituer le noyau dur d’une Europe politique capable de peser sur la mondialisation, de protéger ses intérêts économiques et de garantir sa sécurité. La défense d’une souveraineté partagé menacé par l’uni-latéralisme brutale de Trump commence par une gestion serrée avec nos trois grands voisins du bras-de-fer avec les américains. En pack, unis, et donc archi-coordonnés. Pour notre président féru de nouvelles technologies, cela commence par un truc simple, une boucle de messagerie instantanée type Telegram ou Whatapps avec ses homologues allemands, espagnols et italiens. Ils pourront ainsi  échanger à tout moment et simultanément. De la pratique et de la gestion de crise, des liens humains qui se tissent dans les moments de tension où on doit faire face ensemble à l’adversité, naîtra peut-être, enfin, une esquisse de ces futurs Etats-Unis d’Europe de l’Ouest dont nous avons tant besoin.

Malik Lounès

rédacteur du blog de la Bise de Malik

membre du Conseil National du Parti Socialiste

* émission « Les Informés » du mercredi 9 mai 2018 sur France Info, animée par Jean-Mathieu Pernin, avec comme invités Eric Mettout, de L’Express, Audrey Goutard de France 2, Mathieu Alterman, journaliste, chroniqueur et enseignant, Malik Lounès, rédacteur du Blog de la Bise et membre du Conseil National du Parti Socialiste.

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